ARCANES, la lettre
Zoom sur
Chaque mois, les Archives présentent dans la rubrique "zoom sur" un document issu de ses fonds, nouvellement acquis ou bien un document exceptionnel. Retrouvez ici une petite compilation de tous ces articles.
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Jean Dieuzaide aurait-il jamais proféré ces paroles ? Certainement, en 1956, lorsqu’il y est allé pour répondre à une commande de Benjamin Arthaud, l’éditeur d’ouvrages touristiques patrimoniaux. Il avait déjà parcouru le Portugal en 1954, la Turquie en 1955, et puis le Périgord, l’Espagne. Autant de voyages d’où il revint avec des photographies qui figureront parmi les plus emblématiques de son travail. C’était la pleine période humaniste, il photographiait la vie, le travail, les rites, les liens, la société. Il a également participé à la mise en place d’un regard sur la Sardaigne, qui l’a non seulement racontée, mais aussi transformée.
La région autonome de Sardaigne a fait l’acquisition, en 2006, de l’album, de la plupart des tirages et des négatifs issus de ce voyage. Le fonds est conservé à l’Institut supérieur régional ethnographique de Nuoro qui s’attache à mettre en valeur la culture et le patrimoine sardes. Un projet d’exposition sous le commissariat d’Elisa Medde, soutenu par le Ministère italien de la Culture, présente ces œuvres sous une nouvelle forme. Partenaires du projet, nous étions invités à l’inauguration, au musée de la vie et des traditions populaires sardes de Nuoro, le 11 juin 2026. Cette exposition est assortie d’un catalogue qui sera présenté prochainement à Toulouse.
Après la cession de ce patrimoine à la Sardaigne, les ayants droit de Jean Dieuzaide ont recomposé une collection avec les images initialement écartées par le photographe, qui ont donc réintégré la sélection, avec un nouvel album et des négatifs originaux.

YAN, 1956. Jean Dieuzaide et son voyage en Sardaigne. 11 juin - 15 septembre 2026. Museo della Vita e delle Tradizioni Popolari Sarde, Nuoro.
De prime abord, la seule certitude que nous ayons sur cette image réside dans le nombre de personnes posant devant « le bar Raynal ». Cet établissement ancien vous dit-il quelque chose ?
Sur la gauche, apposée sur la façade, une plaque mentionne la rue de la Pujade, située dans le faubourg Bonnefoy. Un indice précieux car, en retraçant l’historique de la rue, il apparaît qu’il s’agit-là de l’ancien nom de la rue du Maroc, et ce jusqu’en 1947. Ce second indice, temporel cette fois, permet de « borner » la date de prise de vue de la photo. Et, vérification faite dans les Annuaires de la Haute-Garonne, le bar Raynal n’est mentionné que de 1924 à 1933 comme abritant alors le siège social de la chorale L’Avenir de Bonnefoy. Notre quête d’informations avance. Ce cliché, du photographe toulousain Gril — père ou fils, on ne sait pas —, a donc été réalisé entre ces deux dates. Il documente la ville et sa physionomie pendant l’entre-deux-guerres. Mais pas que.
Car, venons-en au sujet principal de notre image : quelle action représente-t-elle ? Le cafetier en sabots semble actionner un mécanisme de pompe installé à l’entrée, possiblement pour purger une cuve ou nettoyer des fûts. Tout un bric-à-brac de caisses empilées permet à un liquide moussant de s’évacuer dans la rue. S’agit-il de reliquats de la bière Montplaisir, fabriquée à Toulouse depuis 1885, qui s’écoulent ainsi dans le caniveau ? Ce ne sont que des hypothèses.
Alors, si jamais vous possédez des informations sur ce qui se trame-là, n’hésitez pas à nous contacter. Vous nous révèlerez peut-être de quoi ces 15 regards sont les témoins.
Dans les fonds photographiques que nous conservons, on trouve très aisément ces clichés qui nous rappellent avec émotion (et peut-être une once de gêne) l’ambiance de certains repas de noël interminables. De ces occasions, on retrouvait des années plus tard dans une boite à chaussure les photographies souvent surexposées, prises sur le vif, qui immortalisent notre cher tonton fermant les yeux (merci le flash) et arborant un sourire crispé nous laissant facilement imaginer le « cheeese » prononcé au moment fatidique. Bref, pas forcément les images les plus glorieuses du répertoire, mais néanmoins, elles sont là ! Et je dirai même qu’elles sont toujours là : elles traversent les époques, les générations, se figent sur des supports photographiques qui mutent, passent de familles en familles, et surtout de photographes en photographes. Ce rituel domestique qu’est la photographie de famille n’échappe à personne : repas de fête, mariages, communions, vacances, sortie du week-end, portrait des grands et petits, et photographies de groupes plus ou moins coordonnées. Pour le photographe, la famille peut aussi devenir un véritable laboratoire de l’image. Les membres de la famille deviennent des cobayes, certains se prêtent volontiers au jeu, suivant à la lettre les commandes de l’artiste en pleine expérimentation visuelle.
Que ce soit du côté des artistes auteurs, photographes professionnels, reporters, amateurs et anonymes, la famille joue toujours un rôle dans les productions iconographiques que nous conservons. A défaut de pouvoir vous présenter un panorama exhaustif des familles que l’on croise dans nos fonds, je vous propose de découvrir deux de mes coups de cœur. Les premiers, avec qui on embarque volontiers, ce sont les Pauilhac. De cette grande famille d’industriels toulousains, fabricants des célèbres papiers à cigarette JOB, nous conservons 675 plaques de projections illustrant leurs vacances entre les années 1890 et 1912. Cet ensemble dresse une fresque familiale singulière, surprenante de naturel et d’allégresse. On les suit, avec amusement, dans ces temps de quiétude et d’émulation vécus autour du bassin d’Arcachon. Grande tablée sur le yacht familial ou sur la terrasse de la villa Claire, activités nautiques et expression de cagnardise, il semblerait qu’on ne s’ennuie pas avec les Pauilhac.
Enfin, pour clore ce billet, je donne la parole à Roudoudou, petit garçon répondant au nom d’André. Ce dernier a collé minutieusement sur les pages de droite d’un cahier de brouillon des petites photographies des membres de sa famille, sous lesquelles on lit avec émotion des légendes manuscrites : « Papa 1943 », « Yettou 1949 », « maman et Jeannot 1931 », « Dédé et Poupou » ou encore « maman chérie » ; en vis-à-vis de ces images on découvre des dessins présentant Roudoudou « aviateur », « à la pêche », « automobiliste » et « parachutiste ». Peut-être même qu’à cet instant vous vous rappelez que vous conservez, vous aussi, dans le tiroir d’un petit bureau un bois, un objet similaire. Et c’est pour ça que je ne me lasse pas de parcourir les pages de ce précieux album protéiforme, car il constitue à lui tout seul une mémoire de l’intime qui résonne en chacun.
Le phénomène n'est pas nouveau, il pourrait même être né avec l'écriture. Il sert à réduire l'espace et le temps nécessaires à transmettre une information ou un concept, les contracter, en faire une entité identifiable aisément. Dans le monde moderne du milieu du 20e siècle, il est surtout utilisé pour nommer des entreprises, des institutions, des procédés, des services et naturellement on le trouve en abondance dans les intitulés des dossiers que nous conservons ici, aux Archives. Dans le fonds Jean Dieuzaide, on en trouve surtout sur les planches "clients"1. Ça regorge, le commun des mortels pourrait s'y perdre, d'autant que le sens de certains s'est perdu au fil du temps.
L'acronyme et le sigle sont partout, jargonisant nos quotidiens à coups de néologismes obscurs qui définissent les interlocuteurs en deux catégories : ceux qui les utilisent et les autres.
Jean Dieuzaide en use, beaucoup.
Au quotidien ils ont le don de m'agacer car ils parient sur un savoir que tous les interlocuteurs peuvent ne pas avoir. Bien sûr on comprend qu'il est plus rapide de dire et d'écrire et d'entendre et de lire SETOMIP plutôt que société d'équipement Toulouse Midi-Pyrénées. Et il est vrai que Jean losange Bardou ne parle à personne (quoi que, j'en ai connu un par le passé) alors que J♦B [Alt+4] ... ! On trouve ainsi beaucoup de sigles dont finalement assez peu sont devenus des "mots” mais ajoutons AAA2, BREC3, CESR4, HBA5, IBM6 ou ULC7. Bien sûr ONIA, RAP8, SNCASE-SA9 font partie du paysage dieuzaidien mais ces collections ont été cédées avant d'entrer dans le fonds municipal toulousain.
Là où la situation devient cocasse, c'est quand un acronyme est lui-même abrégé et acronymisé ! Nous passons ainsi de l'école nationale supérieure d'électrotechnique, d'électronique, d'informatique, d'hydraulique et des télécommunications (ENSEEIHT) à l'N7, y compris à l'écrit. Et ça n'a rien à voir avec l'autoroute des vacances. Preuve à l'appui.
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1. Pour rappel, ce sont les planches de carton fin de 25 cm x 37 cm sur lesquelles Jean Dieuzaide et ses équipes collaient les contacts des négatifs réalisés pour des clients. Une partie des entreprises (environ 150 sur 750) pour lesquelles un reportage avait été réalisé avait un ensemble de planches à son nom.
2. Atelier des architectes associés, regroupant Pierre Viatgé, Fabien Castaing, Michel Bescos, Alexandre Labat et Pierre Debeaux. 218 négatifs et leurs contacts réalisés entre 1957 et 1968.
3. Banque régionale d’escompte et de crédit. 17 négatifs et leurs contacts, fin des années 1950-début des années 1960.
4. Centre d’études spatiales des rayonnements. 333 négatifs et leurs contacts, sans date.
5. Houillères du bassin d’Aquitaine, mines et découvertes de Carmaux et Decazeville. 801 négatifs et leurs contacts, pris entre 1950 et 1959.
6. International business machines corporation. 46 négatifs, sans contacts, réalisés entre 1956 et 1967.
7. Union laitière coopérative. 293 négatifs et leurs contacts, pris entre 1953 et 1970.
8. Régie autonome des pétroles.
9. Sud Aviation.
Roger Morin évoluant dans son frêle aéroplane au-dessus de la ville dans les années 1910 (photomontage d’époque, s’il vous plaît). Groupe d’acrobates posant, en 1960, en marge d’un championnat à Toulouse (image réalisée sans trucage). Calculatrices au travail dans leur bureau de l’Observatoire de Jolimont vers 1900. Mais que peuvent bien avoir en commun les trois photographies que nous vous présentons ? Ça y est, vous y êtes ? Le ciel, évidemment, que leurs sujets ont en partage.
Né en Suisse en 1879, Roger Morin est un pilote Blériot. Le 27 février 1911, il parvient – en suivant la vallée de la Garonne et la voie de chemin de fer – à relier Pau à Toulouse, sans escale. Une véritable prouesse que l’on salue avec enthousiasme à son arrivée au Polygone, et qui lui vaut un prix : celui du « voyage en aéroplane » décerné par le journal La Dépêche. Fort de ce succès, l’aviateur tente, dès le lendemain, le premier survol de la ville.

Créée en 1955 par Robert Dolnay, la bien nommée troupe de funambules « Les Compagnons du ciel » connaît pendant 10 ans son âge d’or, notamment à Toulouse – où les fil-de-féristes les « Diables blancs » se sont déjà illustrés. Le 11 février 1957 à la Halle aux Grains, Francine Pary 17 ans (à gauche, sur notre image) bat un record mondial d’endurance en restant, 34 heures et 15 minutes, en équilibre sur un câble d’acier tendu à 6 mètres du sol. Deux ans plus tard, elle célèbre son union avec un autre membre de la troupe, toujours dans les airs, mais cette fois entre les tours de La Rochelle. Une « mariée du ciel » en somme.

Dans les années 1900, à l’Observatoire de Jolimont, avenue Camille-Flammarion, un groupe de femmes s’adonne minutieusement à des travaux de mesure et de calculs. Il s’agit d’établir avec précision des cartes du ciel et des catalogues photographiques contenant les positions des étoiles. Étaient-elles parvenues à saisir l’impossible, cette musique des sphères théorisée par les Pythagoriciens ? En tout cas étaient-elles absorbées par les questions célestes.
Éteignons les lumières, et parlons de photographies. Non, ce n’est pas l’heure d’évoquer la chambre noire ou bien l’utilisation du trio gagnant (révélateur, bain d’arrêt et fixateur) pour la réalisation de tirages. Les férus d’histoire du cinéma vont peut-être croire que c’est l’heure de parler d’images animées… mais non, toujours pas ! Si on a aisément en tête la photographie exposée, imprimée, et éditée, on oublie pourtant un de ses principaux modes de diffusion : la projection.
L’histoire débute avec l’utilisation de l’ancêtre de l’appareil de projection : la lanterne magique, aussi appelée « lanterne de la peur » par son créateur. Inventée au 17e siècle, elle permettait initialement de projeter d’une manière amplifiée, à l’aide d’un objectif et d’une source lumineuse, des images peintes sur un écran. Le procédé se modernise et des plaques photographiques en verre sont utilisées pour la première fois dans les années 1850. Ces clichés en positif, particulièrement courants entre la fin du 19e siècle et le début 20e siècle, sont constitués de deux fines plaques de verre, au format de 8,5 x 10 cm, scellées ensemble à l’aide de bandes gommées. Numérotés et légendés, ils sont très largement utilisés dans un cadre pédagogique, pour l’enseignement universitaire ou lors de conférences d’érudits. Les sociétés savantes, telles que la Société de Géographie de Toulouse ou le Club Alpin, usent à merveille de ces outils pour réaliser des présentations visuelles afin d'étayer des récits de voyages ou des démonstrations scientifiques. Le média photographique se met ici au service d’une transmission des savoirs, il permet d’illustrer des propos et de rendre une présentation bien plus dynamique et vivante et d’intéresser toujours plus son public. Parmi les images projetées, on trouve aussi des reproductions de documents graphiques (cartes, gravures, illustrations), voire des clichés pris par d’autres opérateurs si nécessaire. Le photographe et scientifique toulousain, Eugène Trutat, publie en 1874, dans Le Bulletin de la Société de Géographie de Toulouse, un manifeste en faveur du Powerpoint du 19e siècle, accompagné d’un précieux mode d'emploi. Sa lecture assidue me paraît encore aujourd’hui d’actualité, et aurait peut-être permis à certains orateurs - professeurs, conférenciers, étudiants (ou bien à moi-même) - d’éviter ce traditionnel moment de solitude, quand d’étranges anomalies techniques et défauts d’enchaînements, surviennent lors de l’emploi d’un diaporama.
Au cours des décennies, l’histoire de la projection photographique se poursuit, et d’autres supports soulignent cet usage oublié du médium : les autochromes et les vues stéréoscopiques (sur verre ou carton) étaient essentiellement destinés à être visionnés à travers les lentilles de lanternes, de stéréoscopes, ou de mégascopes. Mais c’est bien l’invention, dans les années 1930, des films inversibles plus intimement connus sous le nom de « diapositives », « diapo », « ekta » ou encore « Kodachrome », qui remet la projection photographique au goût du jour. Cette fois, son utilisation ne se cantonne plus au cadre éducatif, mais s’invite aussi à la maison et imprègne les cercles privés ou familiaux pour divertir et diffuser des souvenirs de vacances.
Les fonds que nous conservons témoignent de cette passionnante histoire de l’image projetée. Avant de vous souhaiter une bonne séance de visionnage, je vous invite à découvrir les plaques d’Eugène Trutat utilisées lors de ses conférences, mais aussi celles du photographe Maurice Gourdon prises au cours de son voyage au Svalbard, déjà évoquées dans nos précédents billets. Côté couleur, je vous propose de regarder du côté des très nombreuses diapositives extraites des reportages de la Direction de la Communication de la ville de Toulouse ainsi que celles du photographe Jean-Paul Escalettes.
Ne faisons pas les choses en demi-teinte : nous ne pouvons pas vous laisser croire que la photographie d’archive se limite à une panoplie d’images en monochrome et en nuances de gris. Les documents photographiques que nous conservons sont représentatifs des évolutions majeures qu’a connues le médium au cours de son histoire. Au fil des avancées techniques, la mémoire, peu à peu, se colore. La première captation couleur dans nos fonds date de 1907, année où les plaques autochromes des frères Lumière font leur apparition. Ce procédé complexe et coûteux, reposant sur l’usage de fécule de pommes de terre pour restituer une image en polychromie, est rapidement supplanté par l’invention du Kodachrome par Eastman Kodak dans les années 1930. Si un véritable tournant s’amorce dans les années 1950, ce sont les années 1980 qui ancrent durablement la photographie dans l’ère de la couleur. Les images prennent alors des formes variées : Polaroids, négatifs et tirages couleur, diapositives… La photochromie devient enfin accessible au plus grand nombre et finit par détrôner le noir et blanc. N’oublions pas non plus les petites dernières, issues de l’avènement du numérique, elles aussi largement représentées dans nos fonds.
Ces deux photographies m’ont tapé dans l’œil : à elles seules, ce sont de véritables bonbons visuels, empreints d’une douce nostalgie. Réalisées entre mai et juin 1983, leur esthétique singulière est emblématique de l’époque. Il n’y a pas l’ombre d’un doute, les indices sont nombreux : ambiance acidulée, palette chromatique oscillant entre teintes pastel et saturées, typographies décalées et tenues tout droit sorties d’une autre époque. Pourtant, l’émotion que suscitent ces portraits reste, elle, intemporelle. En un clin d’œil, me voilà transportée : j’ai quitté la fête des Capitouls et l’Esplanade Compans-Caffarelli, j’ai même quitté les années 1980 (trop jeune pour les avoir connues de mes propres mirettes), et je suis revenue vingt petites années en arrière sur les allées de ma ville natale, Montauban, lors de l’évènement annuel qui ravivait à l’époque les plus jeunes, les « 400 coups ».
Une véritable machine temporelle s'enclenche car je sens l’odeur sucrée des stands de barbe à papa et de churros, j’entends l’effervescence des attractions à sensations pour les plus grands, les manèges pour les plus petits, et je revois les couleurs vives des néons clignotants.
On retrouve ici le combo parfait : le grain et la couleur des pellicules kodak, une once de kitch pour nous décrocher un tendre sourire et un cadrage large laissant la place à quelques petites surprises. On pourrait presque les croire extraites des collections de The Anonymous Project, ou de l’œuvre du photographe Martin Parr. Mais non, elles proviennent du fonds photographique institutionnel regroupant l’ensemble des reportages réalisés par la Direction de la Communication de la ville de Toulouse, aussi identifiable sous son petit nom archivistique (sa cote) : le 15Fi. Ce fonds est une véritable mine d’or si vous souhaitez retracer l’histoire de la ville entre 1971 et 2015, car il regroupe à lui tout seul plus de 14 598 documents déjà décrits et disponibles sur notre base de données. Planche contact, négatifs monochrome et couleur, diapositives, tirages, et images numériques, ces documents témoignent des grands moments de la vie toulousaine et de l’évolution de la physionomie de la ville.
« Le Sel de la terre » est le titre du film documentaire que Wim Wenders a consacré en 2014 au photographe humaniste brésilien, Sebastião Salgado (1944-2025).
Sur cette image, ce dernier prend la pose au côté de sa femme Lélia – qui l’a accompagné tout au long de sa carrière – lors du vernissage de l’exposition qu’il présente alors à la Galerie du Château d’eau, en décembre 1986. C’est Jean Dieuzaide, directeur des lieux, qui les photographie, souriants et échangeant avec lui un regard de connivence.
Il faut dire que le photojournaliste brésilien partage avec Jean Dieuzaide un goût pour l’humanisme et un profond respect pour la terre, les traditions, et le travail de la main de l’homme. Dans cette exposition, ce sont les peuples d’Amérique latine que Salgado met en lumière et leurs conditions de vie qu’il dénonce. « Je n’ai pas voulu que mes images soient misérabilistes, explique-t-il, mais qu’elles célèbrent la dignité de ces gens […]. J’ai l’impression que les réalités les plus insoutenables doivent être approchées de la façon la plus douce. »
Internationalement connu et reconnu, Sebastião Salgado – disparu en mai dernier –, a essuyé plusieurs critiques lui reprochant justement, par ses compositions soignées, ses clairs-obscurs et ses noirs et blancs séduisants, de vouloir esthétiser la misère. Or comme l’écrit Régis Debray, Salgado « exalte Prométhée », sous son objectif « ces humbles sont des géants »1. Et la série qu’il réalise la même année que sa venue à Toulouse, sur les mineurs héroïques de Serra Pelada, en Amazonie, l’illustre parfaitement. Avec ses grands projets thématiques (La Main de l’homme, Exodes, Genesis, etc.) qui ont abouti à la réalisation d’une fresque mondiale des injustices sociales, le photographe a joué un rôle de témoin, et son mérite aura été de diriger son objectif, et ainsi nos regards, sur ce que l’on n’aurait pu voir.
« Je savais déjà une chose sur Sebastião Salgado, dit Wim Wenders d’une voix touchante, au début de son documentaire. Il aimait vraiment les êtres humains. » Et celui-ci d’ajouter : « Après tout, les hommes sont le sel de la terre. »
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1- L’œil naïf. Editions du Seuil, Paris, 1994.
Partir de zéro, écrire sur une page blanche, les termes et expressions qui évoquent la création ex nihilo, souvent imagée, reflètent bien cette notion de vide d’où surgirait une matière, un contenu, du plein. Mais part-on vraiment de rien, et pour arriver où ? Le chemin est-il vraiment l’objet inavoué de toute recherche ? Méditons sur ce sujet en observant le système de classement adopté par Jean et Jacqueline Dieuzaide.
Tout est parti des reportages, c’est là qu’est le point de départ, le négatif numéro “un”, ce qui n’a pas empêché, a posteriori, de placer avant une page numérotée “zéro”. Les reportages étant classés de manière (approximativement) chronologique, c’est le moyen qui a été choisi pour ajouter à la collection des négatifs qu’il n’était sans doute pas prévu d’utiliser au départ. Ou bien des négatifs (re)trouvés.
Cependant, la préservation d’une méthode et surtout d’un ordre et d’un système de références est resté prioritaire. En effet, à partir du début des années 1950, notre photoreporter devient aussi illustrateur. Il travaille sur commande pour des éditeurs à qui il livre des prises de vues afin d’illustrer des recueils touristiques. Alors le classement se fait le reflet de cette nouvelle manière de travailler où le temps importe moins que l’espace. Les albums de consultation ne sont plus classés par date mais par départements, régions, pays. À chaque nouvelle commande, hop, un nouvel album, qui souvent porte le même nom, et une numérotation qui recommence à zéro. Enfin à “un”. Et qui continue à travers les âges, avec parfois des sauts de plusieurs années entre deux numéros. De plus, les premières images de Dieuzaide "en territoires” ne datent pas des années 50, il a toujours été un grand voyageur. Ajoutons les quelques sept-cent-cinquante clients pour lesquels il a fourni un travail au plus ou moins long cours, les photographies de Toulouse, les vues aériennes, les artistes... et nous sommes devant un travail fait de fils tissant une œuvre tentaculaire. C’est pourquoi souvent il faut croiser les recherches dans les catégories dieuzaidiennes pour trouver nos images. Parfois c’est simple, mais d'autres fois, ça l'est moins. Néanmoins, nous trouvons toujours et ces recherches font partie de l’apprentissage incessant et infini de ce fonds.
Le dimanche 8 juillet 1906, 137 touristes et scientifiques embarquent depuis le port de Dunkerque à bord du paquebot-yacht L’Île-de-France pour un voyage sur les terres polaires du Spitzberg[1]. Aux alentours de minuit, le navire quitte la côte des Dunes de Flandres et longe le littoral norvégien en direction du Cap Nord. Il s’embarque dans les eaux mouvementées des mers du Groenland et de Barents pour atteindre, enfin, le 18 juillet, la pointe sud de l’archipel. Tout en remontant le versant ouest des îles, les explorateurs traversent, ébahis, ce panorama arctique à la découverte de ses multiples fjords, glaciers et massifs montagneux.
Dans le fonds du pyrénéiste Maurice Gourdon (1847-1942), de nombreuses boîtes cartonnées et annotées : « Spitzberg 1906 » renferment presque 200 plaques de projections numérotées et légendées retraçant l’itinéraire de ce voyage. Elles s’accompagnent de sources précieuses qui agrémentent l’histoire : des billets de train pour Dunkerque, un carnet répertoriant l’ensemble des images, des dessins sur calque, le programme imaginé et rédigé par le professeur Nordenskjold, un récit de voyage d'Eugène Gallois, des tirages signés de la main de Maurice Gourdon et des notes sur la faune et la flore étudiées sur place. Un brin nostalgique de mes pérégrinations estivales, sachez que je suis à deux doigts de créer un Polarsteps pour dépeindre, jour par jour, les différentes étapes de cet incroyable Boat Trip. Au pays du soleil de minuit, tout semblait si mirifique. Mais contre toute attente, les déconvenues vont finir par pointer le bout de leur nez, précipitant nos touristes dans la tourmente, et cela pendant 34 longues heures.
Le 25 juillet, c’est aux abords du Raudfjorden – le fjord rouge –, que le drame se produit. Tragique moment où l’expectative du programme finement ficelé se confronte à la réalité du territoire hostile parcouru. Car soudainement, L’Île-de-France, naviguant dangereusement au milieu d’îlots de glace et d’icebergs, se heurte violemment à des roches abruptes absentes des cartes marines. Quelle infortune… le navire se trouve bel et bien échoué au beau milieu des eaux glaciales de l’Océan Arctique. Eugène Gallois raconte : « On envisageait froidement le cas de l’abandon du navire, avec la peu réjouissante perspective d’être réduits à débarquer sur un coin de sol glacé où il faudrait camper un certain nombre de jour, et dans des conditions peu confortables qui ne rappelleraient nullement celles d’un bon camping préconisé par le Touring-Club ! » Toujours à bord, et après une première nuit de frayeur, les vacanciers impatients, débarquent sur la petite île Ytre Norskøya (Île Outer Norway) située sur le point le plus septentrional de l’archipel, à seulement une heure en chaloupe à vapeur du point d’échouement. Sur ce havre désertique, habité par d'innombrables oiseaux, les excursionnistes installent un semblant de campement en espérant un sauvetage imminent.
Le 27 juillet, au matin, après une première tentative avortée, ils sont finalement secourus par le Friesland et rejoignent les banquises aperçues au loin. Cet événement ne va pas tarder à sonner la fin du périple. Encouragée par un temps désastreux, la troupe vire de bord et fait route vers le sud en direction de terres plus familières. Toujours est-il que nos chers passagers de L’Île-de-France repartiront certainement les yeux emplis d’étoiles (ou d’aurores boréales) et d'histoires rocambolesques plein les poches. On tient là la formule idéale pour des vacances mémorables.
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[1] : En 1920 la Norvège devient souveraine de l’archipel du Spitzberg qu’elle renomme Svalbard. Spitzberg désigne aujourd’hui l’île principale de l’archipel du Svalbard.
Parfois je rêve de regarder une image comme si c’était la première devant laquelle je me tenais. Comme si mon expérience du médium photographique consistait en une vision pure, intacte, une perception brute, sans que l’esprit et la mémoire ne se mettent en branle et ne transforment le voir en savoir. Ah l’illusion de la « tabula rasa » face aux images ! Il s’agirait de retrouver notre naïveté et de porter, sur les photographies, mais aussi les peintures, dessins et autres œuvres figurées, un regard vierge, remettant l’analyse à plus tard.
Nous qui vivons dans un monde d’images, ne savons plus les voir. C’est, assortis de nos catégories de pensées, nos souvenirs et connaissances, que nous les contemplons, n’ayant de cesse d’associer l’image qui se trouve sous nos yeux à d’autres images – parfois contemporaines, souvent anachroniques –, et de les interpréter en convoquant tout un f/lot de références culturelles, sociales, philosophiques, etc. L’ingénuité du regard n’est qu’utopique : il ne peut se passer de mots. « Il n’y a pas de paradis de l’image, ni en amont, ni en aval de la connaissance, déplore le philosophe et historien de l’art, Georges Didi-Huberman. Il n’y a pas d’innocence du regard qui préexisterait à ce regard-là que je pose sur cette image-ci. » 1
Peut-être alors, devant une peinture ou une photographie, pouvons-nous tout au moins essayer de faire « comme si » et balayer – autant qu’il est possible – d’un large revers de main, ce qui se trouve sur la table et parasite le voir ?
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1. L’Expérience des images, Marc Augé, Georges Didi-Huberman, Umberto Eco, Ina Editions, 2011.
Au lendemain de la crue historique de 1875, les photographes toulousains – amateurs et professionnels – s’emparent de ce médium encore très jeune pour documenter la tragédie. Ils arpentent la ville, déambulent « au milieu de pans de murs plus ou moins chancelants, des amas de matériaux de toutes sortes, poutres, solives, meubles, débris, dans un indescriptible désordre »1 et nous dévoilent Toulouse telle un véritable théâtre de ruines. Par exemple, sur ce cliché, on se trouve rue des trois cannelles, dans cette petite allée étroite perpendiculaire à la rue Villeneuve et aux allées Charles de Fitte : on découvre au premier-plan une femme assise éplorée et un homme en costume semblant évaluer les dégâts. Il faut savoir qu’à travers nos écrans d’ordinateurs, on ne visualise pas cette image de la manière adéquate, car de nombreux détails nous échappent. Il faut utiliser un stéréoscope pour visionner et s’immerger dans cette scène, et là soudainement les trois plans de l’image se détachent pour nous dévoiler une impression en relief de ce paysage désolé.
Ici, le photographe usait de la stéréoscopie pour tenter d’illustrer le terrible spectacle face auquel il se trouvait. En plongeant dans nos fonds, on découvre d’autres photographies toutes aussi sidérantes, des témoignages visuels sous de multiples formats : des vues stéréoscopiques oui, mais aussi des petits et grands tirages collés sur des supports cartonnés, des vues panoramiques, des albums photographiques – à l’époque dédiés à la vente –, et des plaques de verre. Sur l’ensemble de ces clichés, toujours le même constat : on peine à reconnaître la ville plongée sous les décombres et les ruines. Le quartier Saint-Cyprien apparaît méconnaissable, et cela, même pour des yeux pourtant bien aguerris. On parcourt ce paysage urbain familier : rue de la République, place Hippolyte Olivier, rue Réclusane, rue du pont saint-Pierre, avenue de Muret, place Roguet et place intérieure Saint-Cyprien ; mais chaque rue et place de la rive gauche se confond. Seuls quelques repères : le dôme de la Grave, les ponts effondrés et le Château d’eau, agissent comme des phares au milieu du drame et nous aident, tant bien que mal, à nous repérer dans la ville. C’est à la lecture des nombreux récits journalistiques et littéraires que les images prennent enfin sens. On peut enfin retracer les épisodes marquants de l’inondation et on commence à distinguer des lieux. C’est au bout de ce long travail d’identification, de recherches, de lectures, qu’on replace et ancre enfin l’événement dans nos mémoires.
Dans notre nouvel atelier participatif « (En)quête d’Images », proposé au cours du mois de juin, deux groupes de curieux ont été invités à marcher sur les pas des photographes de l’époque Joseph et Antonin Provost, Amédée Trantoul, Eugène Delon, Eugène Trutat, et Valérie Ducassé. Ils se sont pris au jeu des enquêtes, et munis de la boite à outils de l’archiviste-iconographe, ont redécouvert l’histoire de cette terrible inondation. Dans le cadre de la commémoration des 150 ans de la crue du 23 juin à Toulouse, retrouvez aussi notre exposition “Témoigner d’une catastrophe : la crue de 1875 à Toulouse”, visible du 21 juin au 30 septembre sur le pont Saint-Pierre piétonnisé. Pour les lecteurs habitués de la salle de lecture ou des ateliers du samedi matin, sachez que les documents originaux de l’exposition seront aussi présentés durant tout l’été.
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1 Le Monde illustré, 10 juillet 1875