Il est normal d’imaginer qu’au siècle des Lumières des esprits éclairés aient tâtonné, expérimenté en tous sens – quelquefois en dépit du bon sens –, non seulement en matière philosophique, mais aussi dans les applications pratiques.
C’est ainsi que le sieur Roux de Montbel, abbé de son état, joue au petit chimiste à Toulouse autour de 1713.
Par commodité, il loge à l’auberge du Bon Pasteur, rue des Couteliers, la meilleure adresse alors à Toulouse. Il occupe la chambre dite de la Monge, puis celle de la Cloche, au 3e étage, les deux avec vue sur la Garonne. Pratique lorsque l’on est absorbé jour et nuit à surveiller ses expériences (sur le feu). Car, au Bon Pasteur, le blanchisseur lui apporte ses vêtements propres, le cuisinier de l’auberge lui mitonne ses plats préférés et Jacquette et Guillemette, les servantes de la maison lui font son lit et… passent derrière lui pour nettoyer ses bêtises ! La dernière en date : cette bouteille de mercure laissée au bain-marie depuis quelques mois et qui se retrouve cassée et renversée sur le sol.
Depuis cet incident, plus personne ne peut entrer dans sa chambre, hormis Labarthe, son fidèle domestique et assistant (qui perd au change, car c’est lui qui, désormais, va devoir faire le lit de son maître). C’est que notre apprenti savant est désormais passé à autre chose qui relève de l’expérimentation secrète : une installation avec deux cuviers posés l’un sur l’autre (celui du haut sans fond), couverts d’un tapis. Nul ne sait ce qui se passe là-dedans, mais un trou sur le côté laisse apercevoir une lumière qui, aux dires de ceux qui ont pu la voir (en secret), ne cesse de briller jour et nuit.
Allez savoir si l’abbé n’avait inventé la lanterne magique ou bien une source d’énergie novatrice produisant une lumière éternelle.
Allez savoir, car le dimanche 29 janvier 1713, à 17h30, une épaisse fumée vient mettre un voile opaque sur l’auberge, elle provient de la chambre de l’abbé. On y accourt mais, comme l’on sait qu’il n’y a pas de fumée sans feu, c’est pour découvrir que les flammes ont entièrement embrasé la chambre et se communiquent déjà à l’étage entier.
C’est tout un quartier, toute une ville en alarme qui se porte sur les lieux ; depuis Guillemette (la servante) avec sa pauvre cruche d’eau, Guillaume (aubergiste concurrent et voisin) avec une marmite d’eau – qui ne fait d’ailleurs « qu’irriter davantage » le feu, jusqu’aux charpentiers (au nombre de 30) et à la compagnie du guet (35 soldats du guet s’y rendent), sans oublier les communautés religieuses qui font des processions pour implorer la miséricorde du Ciel. Maîtrisé avant de se communiquer aux autres maisons du quartier, le feu repart tout de même vers minuit, mais on parvient à l’éteindre, et pour de bon cette fois.
Quant à l’abbé de Montbel, on ne sait s’il a par la suite persévéré dans ses recherches, ni brillé par ses découvertes, mais il ne lui a manqué qu’une étincelle pour entrer avec fracas dans l’Histoire en réussissant à illuminer toute une auberge, une rue, que dis-je, tout un quartier, une ville.