ARCANES, la lettre

Dans les fonds de


Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archive ou de ressources en ligne. Retrouvez ici une petite compilation des articles de la rubrique "Dans les fonds de", dédiée à la présentation de documents issus de nos fonds.

DANS LES FONDS DE


Relation d’expertise des épaules de Pierre Dupré ; extrait de la procédure faite contre lui pour cas de vol, recel et récidive. Archives municipales de Toulouse, FF 813/6, procédure # 154, procédure du 19 août 1769.

G.A.L.


mars 2026

Hé non, n'en déplaise à la thématique de ce mois-ci, nous ne parlerons pas d'acronyme mais bien de diminutif. L'Ancien Régime possède certes certains acronymes, mais trop souvent instaurés plus tard, donc anachroniques. 
Le diminutif du jour est à certains égards désarmant car il s'inscrit en lettres capitales, un peu comme un acronyme, il s'agit de GAL. Il apparaît officiellement le 24 mars 1724 dans une ordonnance royale et remplace le pictogramme (smiley pour faire moderne) de la fleur de lis1. Ainsi, il convient d'être attentif, car ceux qui arborent le GAL avant cette date sont certainement des escrocs. L'ordonnance précitée crée encore deux autres diminutifs : le V. (facile à deviner) et le W. (pas évident). 
Mais alors que signifie ce GAL ? Serait-ce Gallinacé, Galimafrée, Galaxie, Galopin, Galant, Galette ou encore Gallois ? Non, il s'agit tout simplement de GALères. Le diminutif ou l’abréviation en question est créé pour être porté sur la peau, à même la peau, par ceux condamnés à la peine des galères. Il n'est pas décalqué, ni tatoué, mais appliqué avec un fer rouge ardent sur l'épaule droite du condamné. Voici là un casier judiciaire indélébile – enfin, en principe – dont on reste décoré à vie. Celui de Pierre Dupré, qui illustre ce billet, est à ce titre assez éloquent, ses épaules étant couvertes de marques diverses appliquées par un certain nombre de bourreaux du royaume. 
Les GAL fleurissent un peu partout dans le royaume avant d'être incorporés à la chaîne qui va les conduire vers les galères de Rochefort, Toulon ou Brest, où ils purgeront ainsi leur temps, ou bien où finiront leur vie. 

N'hésitez-pas à télécharger deux de nos dossiers des Bas-Fonds pour en savoir plus sur la marque au fer rouge, ou bien les recettes pour tenter de la faire disparaître

Notons qu'en vertu d'accords internationaux bilatéraux, nos amis les Suisses pouvaient envoyer leurs justiciables aux galères de Toulon. Mais, ne faisant pas partie de la CEE, ils n'utilisaient pas nécessairement le GAL pour les marquer, la république de Genève favorisant particulièrement ses armoiries traditionnelles : le pictogramme de la clef & de l'aigle (mais toujours appliqué au fer rouge).

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1. Dont Milady de Winter, le personnage inventé par A. Dumas, est la plus célèbre évocation.

"Façade en perspective pour la place Mage". Projet de fronton, statue équestre de Louis XIII et fontaine. Dessin à la plume rehaussé à l'encre annexé au "Devis de la façade à faire à la place Mage" du 4 janvier 1753. Attribué Maduron, ingénieur de la Ville. Archives municipales de Toulouse DD 219/1.

Mars attack


février 2026

En 1621, pendant que Louis XIII fait les 400 coups sous les murs de Montauban, la ville de Toulouse est en ébullition car Sa Majesté doit bientôt venir honorer de sa visite la cité palladienne1.
Alors, pendant que le roi guerroie et s’évertue à terrasser l’hérésie, la ville se pare et se prépare à cet évènement grandiose dont le point d’orgue doit être une entrée solennelle, avec un parcours des rues principales qui se fera sous les vivats de la foule.
On cherche avant tout une thématique pour composer cette entrée. Ce sera celle des planètes (suivant l’ordre chaldéen) jusqu’au firmament, apothéose d’un roi martial qui devrait avoir d’ici là maté Montauban, bastion des rebelles Protestants. 

Mais le hic reste que Montauban résiste et que les troupes royales se cassent les dents, multipliant vainement les assauts, crevant inutilement les canons et perdant un grand nombre de soldats. Bref, une déconfiture, voire une déculottée.
C’est donc un roi penaud qui se dirige sur Toulouse, et y arrive le 15 novembre. Entrée d’abord relativement discrète car les préparatifs ne sont pas achevés ; on supplie le roi de bien vouloir attendre encore quelques jours afin de pouvoir permettre de procéder à l’entrée triomphale digne de ce nom.
Elle prend place le 21 et démarre au couvent des Minimes – dans le quartier éponyme. Le roi va ensuite entrer dans la ville sous un arc de triomphe dédié à Saturne, dressé à la porte d’Arnaud-Bernard pompeusement rebaptisée porte Royale2. La parade le mène à Saint-Sernin où il passe sous un nouvel arc, celui de Jupiter, peu après le voilà sous l’arche de Mars dont la voûte est naturellement « enrichie d’armes & trophées » ; prenant la grand’rue, le voilà qui arrive au Salin franchissant l’arc d’Apollon (certes Apollon n’est pas une planète, mais il personnifie le soleil). Le parcours n’est pas encore terminé, il lui faut encore franchir l’arc de Vénus, de Mercure, et enfin de Diane, « la voûte enrichie de croissant » (vous l’aurez compris, Diane représentant ici la lune).

Notre roi martial se fraie un chemin parmi les planètes, tel un astre, il termine sa course place Saint-Etienne au pied d’une colonne monumentale, celle dite du Firmament. Elle devait être coiffée d’un « globe où sera dépeinct le zodiaque avec les signes », on change cela à la dernière minute pour y placer la statue du roi à cheval. 

Une gravure d’après un tableau de Jean Chalette (auteur du programme de cette entrée) représente même le roi à cheval, terrassant l’hérésie, mais nous ne savons pas si ce détail figurait réellement au sommet de la colonne du Firmament. Il apparaît toutefois clairement dans sa statue équestre retrouvée à l’hôtel de ville et que l’on avait prévu de réutiliser en 1752 à l’occasion du réaménagement de la place Mage3.

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1. Pour information, Charles IX était le dernier roi à être entré dans Toulouse. Louis XIII reviendra une seconde fois en 1632, encore à la suite d’une rébellion, celle de son frère, mais dont la victime expiatoire sera Montmorency, puis Louis XIV en coup de vent, en chemin vers l’île aux Faisans et le mariage.
2.
AA 84, liasse n° 5.
3. DD 219.

[Cupidon et le tonneau illuminé] douzième planche des Emblèmes d'Amour en quatre langues, gravés par Jan Van Vianen : Cupidon tient un tonneau, posé sur une bougie pour en dissimuler la flamme, un rayon de lumière jaillit du tonneau et traverse la fenêtre ouverte, signifiant que l'amour ne peut être caché. c. 1682. Rijksmuseum Amsterdam, inv. n° RP-P-1908-3589.

Et la lumière fut


janvier 2026

Il est normal d’imaginer qu’au siècle des Lumières des esprits éclairés aient tâtonné, expérimenté en tous sens – quelquefois en dépit du bon sens –, non seulement en matière philosophique, mais aussi dans les applications pratiques. 

C’est ainsi que le sieur Roux de Montbel, abbé de son état, joue au petit chimiste à Toulouse autour de 1713. 

Par commodité, il loge à l’auberge du Bon Pasteur, rue des Couteliers, la meilleure adresse alors à Toulouse. Il occupe la chambre dite de la Monge, puis celle de la Cloche, au 3e étage, les deux avec vue sur la Garonne. Pratique lorsque l’on est absorbé jour et nuit à surveiller ses expériences (sur le feu). Car, au Bon Pasteur, le blanchisseur lui apporte ses vêtements propres, le cuisinier de l’auberge lui mitonne ses plats préférés et Jacquette et Guillemette, les servantes de la maison lui font son lit et… passent derrière lui pour nettoyer ses bêtises ! La dernière en date : cette bouteille de mercure laissée au bain-marie depuis quelques mois et qui se retrouve cassée et renversée sur le sol. 

Depuis cet incident, plus personne ne peut entrer dans sa chambre, hormis Labarthe, son fidèle domestique et assistant (qui perd au change, car c’est lui qui, désormais, va devoir faire le lit de son maître). C’est que notre apprenti savant est désormais passé à autre chose qui relève de l’expérimentation secrète : une installation avec deux cuviers posés l’un sur l’autre (celui du haut sans fond), couverts d’un tapis. Nul ne sait ce qui se passe là-dedans, mais un trou sur le côté laisse apercevoir une lumière qui, aux dires de ceux qui ont pu la voir (en secret), ne cesse de briller jour et nuit. 

Allez savoir si l’abbé n’avait inventé la lanterne magique ou bien une source d’énergie novatrice produisant une lumière éternelle. 

Allez savoir, car le dimanche 29 janvier 1713, à 17h30, une épaisse fumée vient mettre un voile opaque sur l’auberge, elle provient de la chambre de l’abbé. On y accourt mais, comme l’on sait qu’il n’y a pas de fumée sans feu, c’est pour découvrir que les flammes ont entièrement embrasé la chambre et se communiquent déjà à l’étage entier. 

C’est tout un quartier, toute une ville en alarme qui se porte sur les lieux ; depuis Guillemette (la servante) avec sa pauvre cruche d’eau, Guillaume (aubergiste concurrent et voisin) avec une marmite d’eau – qui ne fait d’ailleurs « qu’irriter davantage » le feu, jusqu’aux charpentiers (au nombre de 30) et à la compagnie du guet (35 soldats du guet s’y rendent), sans oublier les communautés religieuses qui font des processions pour implorer la miséricorde du Ciel. Maîtrisé avant de se communiquer aux autres maisons du quartier, le feu repart tout de même vers minuit, mais on parvient à l’éteindre, et pour de bon cette fois. 

Quant à l’abbé de Montbel, on ne sait s’il a par la suite persévéré dans ses recherches, ni brillé par ses découvertes, mais il ne lui a manqué qu’une étincelle pour entrer avec fracas dans l’Histoire en réussissant à illuminer toute une auberge, une rue, que dis-je, tout un quartier, une ville. 

Annales manuscrites des Capitouls, chronique de l'année 1437-1438. Le nom du 3e capitoul en partant de la droite (Bertrand de Holmeda) a été effacé au profit de celui de "Bertrand Puget". Ville de Toulouse, Archives municipales, BB 273, chr. 132.

Petits arrangements entre grosses huiles


octobre 2023
Les Annales manuscrites des capitouls, que l'on ne présente plus, sont une formidable source pour la connaissance de la ville, de ses institutions, et elles se présentent encore comme un laboratoire d'observation du discours politique des élites urbaines et des évolutions et mutations d'une cité sur presque cinq siècles.
Les portraits des capitouls qui y sont insérés, réalisés chaque année, contribuent à donner à ce monument écrit (composée d'environ 5 000 feuillets en parchemin très grand format, rassemblés sur 12 registres) un lustre certain, d'autant plus que ces Annales manuscrites sont uniques en leur genre, tant par la richesse de leur contenu que par leur permanence dans le temps (1295-1787).
L'attrait de ces registres n'a pas échappé aux contemporains qui, au cours des siècles, sont allés y puiser des éléments précieux pour nourrir leurs écrits historiques ou politiques.
Si nous n'en retenons généralement de nos jours que l'aspect historique et artistique, d'autres, peu scrupuleux, y trouvèrent autrefois une opportunité beaucoup moins louable.
L'exemple le plus marquant reste celui des faux capitouls de la famille Puget. Au cours du 16e siècle, un faussaire s'est ingénié à gratter les noms de certains capitouls dans pas moins de seize chroniques annuelles afin d'y substituer plus ou moins habilement le nom de « Puget ».
Un peu d'astuce, d'espièglerie et voilà comment on se construit une généalogie remontant à des temps anciens. Grâce à ces altérations volontaires, les descendants de ces prétendus capitouls purent non seulement s'enorgueillir d'une illustre lignée et, plus prosaïquement, s'autoriser à briguer des charges prestigieuses et lucratives. Les Puget ne sont pas seuls en cause, d'autres familles, plus mesurées dans leurs ambitions frauduleuses, s'y sont aussi essayées.
Et si certains de ces intrus avaient déjà été débusqués dès le 17e siècle tellement les surcharges du faussaire étaient grossières (voir illustration ci-contre), d'autres ont échappé à la sagacité d'historiens anciens tel que Germain de Lafaille ou bien encore Abel et Froidefont. On doit à l'archiviste Ernest Roschach un premier état de ces falsifications, repris, corrigé et complété par François Bordes son successeur, en 2006.
Cadastre de 1680-1794, lettre ornée en tête du moulon 1er, article 5 de la matrice du capitoulat du Pont-Vieux, ville. Mairie de Toulouse, Archives municipales, cote CC 92 (détail).

Oh le bel oiseau !


mars 2023

Tout a débuté lorsqu'il y a quelques années, une demande nous a été adressée par une doctorante de l'autre bout de la France, quant à d'éventuelles archives d'oiseleurs du 18e siècle que nous pourrions conserver dans nos fonds.
Évidemment, nous n'en avions aucune. D'ailleurs, le seul oiseleur alors repéré dans nos fonds d'archives venait de succomber, victime d’une décharge de fusil en pleine face ; il n'avait laissé qu'un « petit apeau d'argent pour apeller les oiseaux », quelques piécettes et quatre pommes. Certes, nous avions bien croisé une autruche et un oiseau assifrago ; mais ça n'allait pas, car il fallait des oiseaux de compagnie, des oiseaux en cage dans une chambre ou sur le rebord d'une fenêtre, non des animaux de foire montrés par des opérateurs itinérants. Quant aux pigeons, ils ne pouvaient non plus faire l'affaire.
Encore une fois, ce furent les procédures criminelles qui vinrent à notre rescousse : peu à peu y apparaissaient quelques serins, canaris et chardonnerets dans leurs cages ou prenant leur envol. L'un d'eux fut même acheté à dessein en 1787 par Mlle D... afin de s'entraîner au tir au pistolet dans le but d'accomplir une vengeance. Le volatile s'en sortit pourtant, tout comme l'adversaire de Mlle D..., et ce ne fut pourtant pas faute de leur avoir tiré dessus à bout portant dans les deux cas.
À ces exemples qui restent somme toute assez anecdotiques, est récemment venu s'ajouter un procès exceptionnel mettant en scène trois drôles d'oiseaux : la fille – un tantinet volage – d'un marquis, un vicomte et descendant des empereurs d'Orient, et enfin un chevalier et fils de capitoul1. Dans ce ménage à trois, on vit sous le même toit, on y élève des canaris en cage (jusqu'à quarante dans une seule pièce) ou dans des volières. Bref, tout semble gazouiller dans le meilleur des mondes jusqu'à ce qu'une nuit, notre chevalier surprenne la belle au nid, batifolant avec le rejeton des empereurs d'Orient. Coup de sang et prise de bec, le chevalier dégaine son épée et tente d'occire son rival. Or, comme nous sommes dans la meilleure société, on fait tout pour étouffer l'affaire dans l'œuf, et les capitouls prononcent la relaxe du jaloux à l'épée, devenu... dindon de la farce.
Nous aurions pu nous contenter de noter cette véritable volée de canaris et d'en rester là.
Mais voilà, il se trouve que les Archives départementales de la Haute-Garonne conservent les archives de la famille de la marquise. L'on y découvre que, le lendemain-même de l'agression, on s'est hâté de marier la marquise au descendant des empereurs d'Orient2. L'affaire était donc close.
Ou pas, car les Archives départementales de l'Hérault nous apprennent quant à elles que le chevalier a, de son côté, pris son envol jusqu'au fort de Brescou, où il fut enfermé par ordre du roi ; ce qui ne l'empêcha pas de finalement récupérer son « bien », ravissant à nouveau sa tourterelle de marquise, et laissant à son tour le vicomte oriental le bec dans l'eau3.
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1 - Archives municipales de Toulouse, FF 817/5, procédure # 110, du 17 août 1773.
2 - Achives départementales de la Haute-Garonne,12 J 26.
3 - Achives départementales de l'Hérault, 1C 131.

Portrait de Henri IV représenté dans le registre des titres du Moulin du Château pour les années 1602-1665. Mairie de Toulouse, Archives municipales, 14Z5.

La reine et le Vert-Galant


février 2023

En 1578, Catherine de Médicis se rend dans le sud du Royaume de France en ayant pour objectif de signer un nouvel accord de paix avec son beau-fils, le roi de Navarre, le futur Henri IV, aussi connu sous le nom de Vert-Galant. En effet, depuis 1562, les guerres de Religion font rage entre catholiques et protestants.
Tout un voyage est donc organisé, Catherine de Médicis, la reine-mère se déplace avec une suite de plus de 200 personnes !! Après un long voyage, la suite française se rend à Toulouse. Elle y arrive le 10 octobre 1578.
Les Annales des capitouls relatent l’entrée de Catherine de Médicis dans la ville. Il semble que celle-ci ait été particulièrement bien accueillie par le corps municipal. A la porte Saint-Etienne les honneurs lui sont rendus par le duc de Joyeuse, le sénéchal de Toulouse, les notables les plus en vue, ainsi que les capitouls. Il faut souligner que recevoir la famille royale est un honneur pour la ville. Elle est donc souvent parée et embellie pour impressionner ses hôtes couronnés. Nous pouvons retrouver le détail des dépenses extraordinaires parmi les registres des pièces à l’appui des comptes que nous conservons dans les fonds anciens des Archives municipales de Toulouse. En effet, le registre que nous conservons sous la cote CC2498, nous relate divers préparatifs. En outre, vins et victuailles ont dû être achetés en grande quantité.
Malheureusement, Henri de Navarre la fera patienter pendant un mois et ne viendra finalement pas. Cette situation fait enrager la reine-mère qui écrit à son fils le roi de France : « Mais à ce propos, il fault que je vous dye que je suis merveilleusement faschée et ennuyée d’avoir este desjà icy trois jours sans avoir eu aucunes nouvelles de mon filz le roy de Navarre 1» ou encore : « je m’esbahissois comme il n’avoit aultre respect et affection à moy 2».  Finalement, la rencontre se fera à Auch le 22 novembre 1578, puis l’accord de paix sera négocié dans la ville de Nérac à partir du mois de février 1579.
Vert-Galant de réputation, Henri IV a manifestement aussi su se faire attendre, même par la femme la plus puissante du Royaume.

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1 - Correspondance de Catherine de Médicis, Lettres de Catherine de Médicis, publiées par Hector de La Ferrière : Catherine Médicis, consort of Henry II, King of France, 1519-1589 : Free Download, Borrow, and Streaming : Internet Archive
2 - Correspondance de Catherine de Médicis, Lettres de Catherine de Médicis, publiées par Hector de La Ferrière : Catherine Médicis, consort of Henry II, King of France, 1519-1589 : Free Download, Borrow, and Streaming : Internet Archive

Lettre de Brice-Joseph Cavaré adressée à …, princesse de France. Mairie de Toulouse, Archives municipales, FF 725 (en cours de classement), procédure 9 janvier 1681 (détail).

… et poussière tu resteras


avril 2022

Se savoir être un être insignifiant n'empêche pas de vouloir – et de pouvoir – s'adresser aux grands de ce monde. Nous avons ainsi conservé plusieurs lettres d'humbles sujets adressées à des têtes aux perruques parfaitement poudrées et, de surcroît, couronnées.
En toute logique, notre premier choix nous mène en 1781 où le nommé Bravat est retenu dans les prisons de l’hôtel de ville car on le trouve un peu fou. On attend de savoir si on doit le faire enfermer en conséquence. Nul ne sait si Bravat tourne en rond dans sa cellule, mais il ne tourne pas bien rond et se met en tête d’écrire au Roi1. À défaut d'encre pour écrire sa supplique, il en est réduit à mélanger de la poussière de brique à sa propre salive. Le résultat est, somme toute, fort lisible et correct. Las, le bon Louis n’aura pas eu le loisir d’apprendre les malheurs de son brave sujet, car sa lettre étant restée à quai entre les mains des capitouls, tout comme celle qu'il rédige à l’attention Monsieur, comte de Provence.
Un léger bond en arrière nous projette un siècle plus tôt, en 1681 où, cette fois, c'est un sujet libre qui s'adresse à cette princesse de France dans une lettre toute en rondeurs et déliés2, un véritable amour de calligraphie qui ouvre sur un océan de suavités à l'attention de la princesse, à tel point que, perdu dans ses ronds de jambe et ronds de lettres, Brice-Joseph en oublie le sujet de sa supplique. Car il se contente de débiter niaiseries ; sa lettre n’est finalement qu’un étalage de superfluité à la dérive. Mieux encore, il oublie même d'envoyer son humble supplique qui – comme d'autres encore, est finalement retrouvée dans ses poches lors de son arrestation par les capitouls (oui, à ses heures il écrivait aussi des affiches diffamatoires contre une jeune fille de la ville qu'il n'omettait pas d'aller placarder sur les murs).

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1- FF 825/5, procédure # 118, du 24 juillet 1781.
2- FF 725, en cours de classement, procédure 9 janvier 1681.

[femme enceinte guidée par un homme appuyé sur un bâton]. Dessin à l'encre sur papier, Giovanni Battista Piranesi, vers 1750. National Gallery of Art, Washington, inv. n° 1985.70.2.

... de polichinelle


février 2022

Vous trouverez bien chez nous l'acte de baptême de la petite Suzanne-Éléonore1. On y indique qu'elle est née le 21 octobre 1741, et a été baptisée le 24 dudit, en présence de son père, Ignace Ayral et de ses parrain et marraine. On n'y précise pas si Marie Ruffat, la maman, se porte bien, mais je peux vous assurer que oui.
Si Suzanne est effectivement un vrai nourrisson, Marie est en revanche une... fausse maman.
Allons-donc ! me direz-vous, mais tout le monde dans le quartier a pu voir son ventre rond ces derniers mois. Elle tricotait même le bonnet de son enfant à naître. Et puis, n'a-t-on pas entendu ses cris lors de l'accouchement. Et ce sang sur les draps de son lit après la délivrance, qu'est-ce donc, si ce n'est pas là la marque indéniable d'un accouchement ?
Perdu. Les hommes sont peut-être naïfs en cette matière, mais les femmes savent reconnaître quand une de leurs congénères met un coussin ou un panier sous son ventre pour paraître enceinte. Et même si toutes les femmes n'ont pas l'œil de taupe, elles savent bien qu'un ventre rond ne tangue pas tantôt à droite, tantôt à gauche.

Nous sommes là devant un cas de « supposition de part », c'est-à-dire que l'enfant a été acheté et qu'on le fait passer pour sien2. Instinct maternel exacerbé d'un couple stérile ? Certainement pas : il y a de l'argent en jeu, beaucoup d'argent même : 20 000 livres à récupérer d'une donation, si les époux Ayral venaient à avoir un enfant.
Sauf que voilà, le secret a été éventé ; non seulement à cause de ce ventre décidément bien ballant, mais encore, il a fallu trouver une sage-femme et la mettre dans la confidence (d'un pour dénicher un nourrisson tout frais, prêt et emballé le jour J, et de deux pour prétendument assister la « mère » lors de son accouchement feint).
Et lorsque le pot aux roses est découvert, c'est d'abord la sage-femme qui trinque, puis la vraie mère de l'enfant, le couple Ayral bien entendu, et d'autres complices encore. L'affaire est d'abord jugée par les capitouls3, puis le parlement y met son grain de sel, et, en conclusion, « Ayral et sa femme furent condemnés à faire amande honorable, la sage-femme, Suau, son épouse et la nommée Villaret à assister à lad. amande honorable, et ensuite lesd. Ayral, son épouze et Cazeneuve au banissement du ressort de la cour pour dix ans, Suau et sa femme au banissement de la sénéchaussée pour cinq ans »4.

Et le petit polichinelle dans tout ça ? Manifestement le sort de Suzanne-Élonore n'intéresse pas les magistrats, et nous ne savons rien de son devenir.

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1 - GG 318, f° 141. Paroisse Saint-Étienne, registre des baptêmes, mariages et sépultures de l'année 1741.
2 - On peut aussi le voler, l'enlever ou simplement le trouver sur le pas de sa porte.
3 - FF 785/7, procédure # 190, du 10 novembre 1741 (91 pièces).
4 - Annales manuscrites des capitouls, BB 283, p. 461.