Arcanes, la lettre

Dans ma rue


Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archive ou de ressources en ligne. Retrouvez ici les articles de la rubrique "Dans ma rue", consacrée au patrimoine urbain toulousain.

DANS MA RUE


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Portail de l’église cathédrale Saint-Étienne, détail du gâble orné du motif de choux frisés. Phot. Friquart, Louise-Emmanuelle.

Choux frisés et autres décors de feuillage


mars 2021

Il n'aura échappé à personne que les différentes familles de cette brassicacée anciennement appelé crucifère (chou frisé, rave, fleur, chinois, brocolis, de Bruxelles…) sont très tendance dans la cuisine actuelle. Mais, à l'époque médiévale, le chou était également un élément de décor très prisé.
C'est un motif qui vient orner les chapiteaux, les couronnements (rampants des gâbles et pignons, pinacles), les frises, les appuis de fenêtres…tous les éléments d'architecture pouvant recevoir un décor.
Sa représentation évolue au fil du temps : de simple crochet - sorte de bourgeon d'où quelques feuilles s'échappent enroulées sur elles-mêmes -, le motif se déploie en groupes de feuilles larges et épaisses aux tiges côtelées. D'autres types de feuilles viennent se glisser parmi ces décors : plus lisses, telles les feuilles d'eau, ou de géranium, ou encore plus découpées, comme celles du chardon.

Le 15e siècle est la période où le cPortail de l'Hôtel de Bernuy, détail du couronnement. Phot. Sophie Fradier (c) Toulouse Métropole.hou frisé prend de l'ampleur, créant des jeux de lumière et d'ombre animant les façades. Il disparaît peu à peu, remplacé à la Renaissance par de nouveaux éléments décoratifs issus de la redécouverte de l'Antiquité.
À Toulouse, le flâneur attentif découvrira cet ornement essentiellement sur les façades des églises médiévales, rampant le long des gables, ces couronnements de forme triangulaire, qui coiffent les portails et dont le pinacle parachève la composition. Notre-Dame-du-Taur en présente un exemple caractéristique tout comme celui, plus animé de la cathédrale Saint-Etienne où les feuilles de choux sculptées en abondance se redressent et s'affirment sur de nombreux éléments.
Certains portails d'hôtels particuliers, tel celui de Bernuy, bien que tardif, présentent encore ce motif - ici aux enroulements très souples - à côté de la sculpture très antiquisante des médaillons à bustes. Les tours d'escalier, les encadrements des baies offrent également ces sculptures de feuilles épanouies ou recroquevillées, plus ou moins ciselées, souvent de grande qualité.
Il réapparaît au 19e siècle avec les courants néogothique et éclectique (Maison Seube, Castel Gesta…) avant que l'Art nouveau ne s'empare pleinement du végétal, puisant dans la nature une source d'inspiration infinie.

 
Maison Seube, vers 1910. Photographie noir et blanc. Dépôt de l'association des "Toulousains de Toulouse". Mairie de Toulouse, Archives municipales, 51Fi554.

Ça fout les jetons !


février 2021

Des portes qui claquent, des lumières fantomatiques aperçues par les passants… Pendant des années, la maison Seube, au bout des allées Paul-Feuga, près du pont Saint-Michel, fut le théâtre d'événements étranges et inexpliqués qui entretinrent sa réputation de maison hantée. Sa silhouette massive, ses faux mâchicoulis semblent en effet tout droit sortis de la littérature gothique du 19e siècle, des Mystères d'Udolphe d'Ann Radcliffe à La chute de la maison Usher d'Edgar Poe, romans dans lesquels la demeure est un personnage à part entière, ajoutant aux tourments de ses héros.
De nombreuses légendes ont couru sur la maison Seube, légendes dont la presse locale s'est fait l'écho : l'édifice serait construit à l'emplacement de la maison du bourreau du Salin, un peintre y aurait assassiné son modèle, ou encore un groupe d'étudiants y seraient devenus fous. Construite à la toute fin du 19e siècle pour la famille Seube, la maison fut ensuite abandonnée et squattée. Elle était inoccupée depuis des années lorsqu'un incendie se déclara en mai 1980. Fort heureusement, les dégâts ne furent pas irrémédiables et sa protection au titre des monuments historiques intervint peu après.

Construite sur deux rues aux niveaux différents, elle donne l'impression d'être entourée de douves, tandis que les petites ouvertures dans le soubassement rappellent les meurtrières des châteaux médiévaux. L'entrée principale se trouve sur les allées, magnifiée par une lourde porte en bois, à l'encadrement en pierre surmonté d'arcs en accolade couronnés de pinacles et ornés de choux frisés, dans le plus pur style du 15e siècle. L'entrepreneur chargé de la construction, Jean Larroque, a rapporté que cet encadrement en pierre proviendrait de Bruniquel et serait un remploi d'un authentique vestige du 15e siècle. Copies, remplois, difficile de démêler le vrai du faux dans ce chef d'œuvre de l'« architecture de pastiche »1.

Maison Seube, détail du chapiteau sculpté d'une fenêtre géminée. Phot. Friquart, Louise-Emmanuelle (c) Ville de Toulouse ; (c) Inventaire général Région Occitanie, IVC31555_20213100002NUCA.La maison Seube représente incontestablement un véritable répertoire des formes de l'architecture toulousaine à travers les siècles : les fenêtres jumelées aux chapiteaux sculptés s'apparentent à celles que l'on peut encore voir sur la maison « romano-gothique » de la rue Croix-Baragnon (fin du 13e, début du 14e siècle), les fenêtres à traverse en pierre portant des culots sculptés sont plutôt une libre réinterprétation de celles de la fin du 15e siècle, de même que les frises de faux mâchicoulis dont l'usage se maintient au 16e siècle. Le comble à surcroît percé de mirandes est quant à lui un des lieux communs de l'architecture de la fin du 17e siècle à Toulouse. L'intérieur n'était pas en reste : les cheminées étaient faites avec des sarcophages de style paléochrétien, et les murs décorés d'inscriptions latines. Henri Rachou, peintre et conservateur du musée des Augustins à partir de 1903 (c'est lui le fameux peintre qui aurait assassiné son modèle dans la maison), a, semble-t-il, participé à l'élaboration des plans de cette demeure, tout comme l'épouse du commanditaire et ses trois filles.
Véritable manifeste d'un éclectisme régionaliste, les différents emprunts historicistes ajoutent à l'« inquiétante étrangeté » qui peut se dégager de l'édifice. Les rumeurs les plus effrayantes ont couru sur cette maison, jusqu'à ce qu'un chasseur de démons confirmé, spécialiste des maisons hantées et des phénomènes paranormaux, annonce en 2017, que non, la maison Seube n'est pas hantée2.

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1 Paul Mesplé, « L'architecture de pastiche à Toulouse », L'Auta, mars 1978, p. 66-80.
2 Lire l'article L'immeuble aux mille légendes dans La Dépêche du Midi, du 28 octobre 2017.

 

IVC31555_20093101338NUCA : Immeuble de bureaux ouvrant sur la rue du Languedoc. Phot. Friquart, Louise-Emmanuelle ; Krispin, Laure (c) Ville de Toulouse ; (c) Inventaire général Région Occitanie, 2009. IVC31555_20093101338NUCA

Et patati et patata…


janvier 2021

Cette onomatopée qui reproduit le son des bavardages qui grondent –  tel le bruit des sabots d'un cheval au trot –  illustre bien les discussions houleuses (allant jusqu'au jet de tomates !) qui se sont déroulées le 13 décembre 1964 lors de l'inauguration du nouveau marché des Carmes par le maire de la ville, Louis Bazerque.

La structure de fer et de verre, inaugurée en 1892, avait été démontée par les engins de chantier un an auparavant. Érigée d'après les plans de l'ingénieur Charles Cavé, la halle métallique présentait un plan octogonal. Surmontée d'un dôme central couvert d'ardoise et vitrée dans sa partie basse, l'ossature métallique se composait d'une charpente en fer et de colonnes en fonte. Quatre pavillons d'entrée monumentaux couronnés par des frontons et ornés par des éléments décoratifs en terre cuite (fleurs, cabochons, palmettes, feuilles d'acanthe, rinceaux, têtes d'animaux…) scandaient les différentes entrées de l'édifice.

26Fi573 : Vue d'ensemble du bâtiment prise depuis la rue du Languedoc. Reportage n° 17091. Phot. Jean Dieuzaide. Ville de Toulouse, Archives municipales, 26Fi573.
 

Fragilisé par un défaut d'entretien, l'édifice se dégradait peu à peu, engendrant parfois de graves incidents, comme en juin 1949 la chute sur le trottoir, d'une hauteur de 6 mètres, d'un chapiteau en fonte de plus de 50 kg.

Le nouvel édifice dessiné par l'architecte Georges Candilis occupe, quant à lui, presque entièrement la place et rassemble plusieurs fonctions : un marché au rez-de-chaussée et ses réserves en sous-sol, un parc de stationnement aérien et un immeuble de bureaux s'élevant sur la rue du Languedoc. Pour ce faire, l'architecte a associé un cylindre composé d'un plancher en béton s'enroulant sans interruption sur six révolutions et demie autour d'un noyau central creux et un parallélépipède de cinq étages dont la façade de verre a été rehaussée par un brise-soleil métallique au motif géométrique.

Une campagne de restauration effectuée en 1999 par les architectes Almudever et Lefebvre a permis le réaménagement des abords et des intérieurs de l'édifice. Le marché-parking des Carmes a été distingué pour la qualité de son architecture en 2016 en recevant le label « Architecture contemporaine remarquable ».

Passerelle des Soupirs, 2010. Phot. Friquart, Louise-Emmanuelle ; Krispin, Laure (c) Ville de Toulouse ; (c) Inventaire général Région Occitanie, IVC31555_20103100721NUCA.

La passerelle des soupirs


décembre 2020

Soupirs de douleur poussés par l’amant éconduit. Soupirs d’ennui face à une conversation qui s’étire. Soupirs de plaisir après une légère ivresse qui fait danser les ombres. Soupirs de fatigue quand le monde vous tombe dessus. Soupirs de dépit devant le téléphone qui sonne dans le vide. Soupirs des condamnés qui voient Venise pour la dernière fois.

Le pont, ou plutôt la passerelle dont il est question ici, ne conduit pas à une prison, mais relie les quartiers du Busca et de la Côte Pavée à Toulouse en passant au-dessus du canal du Midi, dans le prolongement de l’allée des Soupirs au Grand-Rond.

La construction du canal, à la fin du 17e siècle, permet effectivement de raccorder la Méditerranée à la Garonne, Sète à Toulouse, mais il créé une séparation entre les quartiers situés au nord-est de la commune et le centre de la cité. En 1674, six ponts l'enjambent : ceux des Minimes, de Matabiau, de Guilheméry, de Montaudran, des Demoiselles, ainsi que celui du Petit Gragnague, disparu au moment de la construction des Ponts-Jumeaux. En raison de l'urbanisation des faubourgs, de nouveaux ponts et passerelles sont édifiés au cours des 19e et 20e siècles, amenant le nombre de ces ouvrages de franchissement à 24.

C’est l’entreprise parisienne de François Hennebique, auteur d’un système constructif et commercial révolutionnaire dans le domaine du béton armé, qui remporte en 1900 l’adjudication pour la construction de la passerelle des Soupirs. Débutée en 1902, sa construction ne dure que quelques mois.

Vue d'ensemble de la passerelle des Soupirs en construction, cliché réalisé en amont de la passerelle depuis la rive gauche du canal du Midi. Photographie noir et blanc, 1902. Ville de Toulouse, Archives municipales, 1Fi10045.

Ouvrage d’art d’une grande technicité constitué d’un seul bloc de béton pour une portée de voûte de 42 mètres, il est formé de deux arcs parallèles espacés de 80 centimètres, recouverts d’une dalle allant d’1,50 mètres en son milieu à 2,90 mètres aux extrémités. Un escalier à deux volées adossées en permet l’accès à chacun des deux bouts. Réalisée au même moment que le pont de Châtellerault (Vienne), l’un des premiers ponts en béton armé dont la portée dépasse 100 mètres grâce à ses trois arches (et aujourd’hui classé au titre des monuments historiques) et deux ans avant la construction de la passerelle Mativa à Liège, ouvrage exceptionnel par la finesse de son tablier, avec seulement 35 cm d’épaisseur à la clé, la passerelle des soupirs est un des jalons importants de l’histoire de la construction en béton armé de la maison Hennebique.

L’origine de son nom n’est pas connue, mais quoi de mieux qu’un soupir pour exprimer le passage d’une rive à l’autre, ce souffle de l’âme trahissant nos émois ?

 
Vue générale du nord de Toulouse prise depuis la tour Guillaume Carreri,1855. Tirage du calotype original réalisé en 1978 par Jean Dieuzaide. Mairie de Toulouse, Archives municipales, 26Fi165.

Points de vue, images de Toulouse !


novembre 2020

Sans vouloir parodier le titre d’un célèbre magazine people d’après-guerre, il est vrai que Toulouse offre de multiples points de vue qui ont permis de tout temps de découvrir la ville autrement. En effet, il est frappant encore aujourd’hui de voir jaillir au-dessus des toitures de tuiles, à côté des campaniles, de nombreuses tours couronnées d’une terrasse. Ces dernières sont l’œuvre de puissants personnages : les capitouls – conseillers municipaux de l’Ancien Régime – riches marchands ou encore parlementaires, et illustrent la grandeur de leur statut et parfois la hauteur de leurs ambitions !

Ces belvédères, qui quadrillent le centre ancien, offrent des vues panoramiques imprenables.

Cette photographie, datant de 1855, illustre parfaitement cet état des choses. Prise depuis la tour de l’hôtel Baderon-Maussac – démoli lors de l’ouverture de la rue Ozenne – elle montre cet intérêt de toujours porter un autre regard sur la cité environnante et de découvrir ce qui est peu ou pas visible depuis la rue.

En effet, il est frappant de voir qu’au centre de cette image en noir et blanc s’élance vers le ciel une autre tour, celle de l’hôtel Dahus, alors qu’à l’arrière est reconnaissable le clocher de la cathédrale Saint-Etienne.Hôtel Dahus Tournoer, façade principale sur cour depuis la rue Ozenne, 2020. Phot. Chaillou, Mélanie, Toulouse Métropole.

Cet hôtel, appelé aussi hôtel Tournoer, dont la construction démarre à la fin du 15e siècle, a connu de nombreux remaniements jusqu’à la disparition d’une partie de ses corps de bâtiments. Effectivement les travaux, finalisant la dernière percée toulousaine qui mène du marché des Carmes au jardin des Plantes, emportent dans les premières années du 20e siècle le jardin, les bâtiments de service et la partie ouest du corps médiéval composant l’hôtel.

Les vestiges actuels comprennent le corps de logis érigé pour le capitoul Pierre Dahus dans les années 1460/1470 ainsi que la tour d’escalier bâtie à partir de 1530 pour Guillaume de Tournoer et achevée au 17e siècle par l’érection des deux derniers niveaux et de la tourelle permettant l’accès à son sommet.

Il faut alors imaginer que, depuis cette terrasse, de nouveaux points de vue d’où file le regard sont possibles !

Il est à noter que depuis le début du 20e siècle, le parapet a retrouvé son couronnement crénelé souligné de faux mâchicoulis, tout comme le logis, ses anciennes croisées. Ces restaurations néo-médiévales sont réalisées par l’architecte de la Ville avant la vente de l’hôtel à la Caisse régionale du Crédit Agricole qui l’occupe toujours.

10 rue du Pont de Tounis, agrafe sculptée de la porte cochère, 2006. Phot. Friquart, Louise-Emmanuelle ; Krispin, Laure (c) Ville de Toulouse ; (c) Inventaire général Région Occitanie, IVC31555_20063100016NUCA.

Boire un coup


octobre 2020

Profitant des derniers rayons de soleil à la terrasse d’un bistrot (ça, c’était dans le monde d’avant), devisant entre gens de bonne compagnie tout en savourant une bière fraîche, bio peut-être, locale sûrement, on ne se doute pas que la capitale du sud-ouest, plus connue pour son cassoulet et son vin rouge, a abrité une douzaine de brasseries dans les années 1860, apogée d’un phénomène qu’on appellerait aujourd’hui la microbrasserie.
En 1807, on trouve cette mention dans l’annuaire de la Haute-Garonne : « Plusieurs brasseries se sont établies depuis quelques années à Toulouse, et l’on ne croyait pas à la possibilité d’en établir dans un pays où la cherté du houblon que l’on est obligé de tirer des départements du nord et de l’Allemagne, devait être un obstacle difficile à vaincre. Il est à désirer que cette plante, cultivée dans le pays et devenue commune, soit à un prix qui réduise celui de la bière à la proportion dans laquelle il doit se trouver avec le prix du vin »1. Les brasseurs toulousains, au 19e siècle, sont en majorité des Alsaciens, émigrés à Toulouse après les guerres révolutionnaires et impériales, qui apportent avec eux leur savoir-faire.

La rue de la Brasserie, au Grand-Rond, doit son nom à la fabrique de bières Stoll2 qui s’y installe au tout début du 19e siècle et dont les locaux sont transformés en immeuble en 1898. La plus importante brasserie toulousaine, celle des bières Montplaisir, est fondée en 1885 par les frères Stieber dans le quartier Busca-Montplaisir, juste à côté de la maison Labit. Dans les années 1950, le prix de la bière concurrence effectivement celui du vin, malgré des matières premières étrangères à la région : l’orge provient des départements du centre, le houblon d’Alsace et surtout d’Allemagne et de l’ancienne Tchécoslovaquie3. En activité jusqu’aux années 1970, la brasserie Montplaisir absorbe peu à peu les petites industries familiales, avant d’être à son tour avalée par les grands groupes industriels et de céder la place à des immeubles.
4 rue de Belfort, agrafe sculptée de la porte cochère, 1995. Phot. O. Balax, (c) Inventaire général Région Occitanie, 1995, IVR73_199531000420ZA.Un masque grimaçant et un roi de la bière joufflu offrent aujourd’hui aux passants le souvenir de l’activité brassicole toulousaine. Rue du Pont de Tounis, au n° 10, le portail est couronné par un personnage à la longue barbe, tenant une chope d’où s’échappe de la mousse, un tonneau à la place du ventre, des lianes de houblon et des épis d’orge à ses côtés. La tradition l’identifie à Gambrinus, roi mythique de Flandre et de Brabant, inventeur de la bière et devenu patron des brasseurs. Rue de Belfort, c’est un mascaron couronné d’orge et de houblon qui surveille de son visage grimaçant les entrées et les sorties de l’ancienne brasserie alsacienne Debs.
Comme le souhaitait le rédacteur de l’annuaire de 1807, le houblon est aujourd’hui cultivé localement, et on assiste à un renouveau d’une bière artisanale de qualité, à consommer sans excès, bien entendu, et chez soi, en attendant la réouverture des cafés.

 

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1 Cité par P. Salies, Dictionnaire des rues de Toulouse, Toulouse : Ed. Milan, 1989, t. 1, p. 185.
2 Archives municipales de Toulouse, 1O 16/7, années 1804-1823, Dossier concernant la construction par Juste Stoll d'une brasserie.
3 J. Coppolani, Toulouse au XXe siècle, Toulouse : Privat, 1962, p. 235.

Vue aérienne de l'hôpital Rangueil, années 1980. Pôle image de la direction de la Communication - Mairie de Toulouse, Archives municipales, 2Fi1905

T'as mal où ? Mal au cœur, mal à la tête mal partout !


septembre 2020

Ces paroles d'une chanson de Françoise Hardy permettent d'introduire sans trop de difficulté cet article sur l'hôpital de Rangueil, dont l'histoire démarre à la toute fin des années 1950.
Les ordonnances Debré de 1958, relatives notamment à la création de centres hospitaliers et universitaires (CHU), à la réforme de l'enseignement médical et au développement de la recherche médicale, sont à l'origine de la création d'un nouvel établissement public de soins à Toulouse.
Saisissant les opportunités offertes, le Doyen Guy Lazorthes (1910-2014) s'empare du dossier et présente au conseil de la faculté de Médecine et à la commission administrative un rapport démontrant la nécessité de faire face à la progression croissante des besoins sanitaires et du nombre d'étudiants en médecine à Toulouse. En effet, à cette époque, la ville fait face à une augmentation constante de la population, due notamment au développement économique du territoire. Les hôpitaux historiques de l’Hôtel-Dieu et de la Grave, ainsi que celui de Purpan du début 20e siècle, alors très vieillissants, peinent à répondre aux besoins sanitaires.

Hôpital Rangueil avec au premier plan la faculté de médecine, 30 octobre 1975. Pôle image de la direction de la Communication - Mairie de Toulouse, Archives municipales, 15Fi2013/2.Le nouvel hôpital universitaire est déclaré d'utilité publique le 1er octobre 1963 et des terrains sont achetés par le ministère de l'Éducation nationale. Les travaux confiés aux architectes Paul de Noyers et Noël Le Maresquier démarrent en 1969 et se poursuivent jusqu'en 1975, date à laquelle la ministre de la Santé, Mme Simone Veil, inaugure l'établissement. Celui-ci mêle les techniques de soins les plus modernes tout en proposant un accueil le plus agréable possible pour les patients et leur famille.

Le CHU de Rangueil est implanté sur un terrain de 35 hectares environ sur les coteaux de Pech-David, surplombant la ville, à 230 mètres d'altitude. A ses pieds s'organisent sur la pente douce de la colline, la faculté de médecine en lien direct avec l'hôpital. Ce dernier se compose d'un ensemble de grandes barres de 8 à 10 étages reliées entres elles par les sous-sols  (plateaux médico-techniques) et distribuées par un bâtiment d'accueil en R+1. Très ouvertes vers l'extérieur, les façades alternent les éléments vitrés et les pans de murs couverts de briquettes rouges.

Depuis le début des années 2000, le site historique de Rangueil connaît un important programme de réhabilitation et de renouvellement architectural avec notamment la construction du bâtiment H3 inauguré en 2011 et dénommé « Guy Lazorthes », en hommage à l'initiateur du premier CHU toulousain.

La caserne Pérignon vers 1903. Carte postale, Trantoul A. (photographe) ; Labouche Frères (éditeur). Mairie de Toulouse, Archives municipales, 9Fi5389.

À vos ordres !


juillet-août 2020

Se loger, se nourrir, s'entraîner, se soigner, voici un aperçu des fonctions auxquelles doit répondre la caserne, lieu de regroupement des soldats dans la ville. Dortoirs, cuisines, écuries, infirmerie, bureaux, place d'armes en sont les incontournables. D'abord logés chez l'habitant, ou dans des maisons loués à des particuliers, les militaires s'installent bien souvent après la Révolution dans d'anciens édifices religieux devenus biens nationaux. Le Grand Séminaire rue Valade, ou encore le séminaire de la Mission place de la Daurade, accueillent ainsi le logement des troupes lorsque la ville devient une place stratégique dans les affrontements des armées révolutionnaires puis de l'Empire, avec l'Espagne1. Toulouse devient une ville militaire et garde ce rôle durant tout le 19e siècle. Fonderie, arsenal, poudrerie, hôpital militaire et bien sûr casernes sont installés dans la cité. L'institution militaire adapte tant bien que mal ces bâtiments à leur nouvelle destination, mais ils se révèlent vite insuffisants pour une garnison qui atteint plus de 5 000 hommes en 18412. L'État, avec l'aide de la municipalité, décide alors de faire construire des édifices voués spécifiquement au casernement. La caserne de Compans est la première à être construite, en bordure des anciens remparts. Achevée en 1854, elle est complétée peu de temps après par une deuxième caserne. Le service militaire, obligatoire à partir de 1872, entraîne une forte augmentation des contingents et des besoins de logement. A la toute fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, ce sont les casernes Pérignon, dans le faubourg Guilheméry et Niel, dans le quartier Saint-Michel, qui sont édifiées. Basées sur plan centré dont l'axe de symétrie passe de l'entrée au pavillon de troupe en passant par la place d'armes, elles sont le reflet de la rationalisation de l'architecture engagée tout au long de ce siècle par la création de plans-type, traduisant dans un programme architectural cohérent les besoins auxquels doivent répondre les édifices publics. Ces bâtiments présentent des caractéristiques similaires : solin de pierre, chaînes d'angle et encadrement des baies en brique et pierre, toits brisés couverts d'ardoises, corniches à modillons en brique. Malgré un certain luxe donné à leur apparence, les casernes restent le lieu privilégié de la propagation des épidémies et on y observe une grande mortalité.
Ces édifices sont conçus pour loger un grand nombre d'hommes, certes dans la recherche d'une efficacité tactique associée à un caractère monumental, mais aussi dans un souci d'économie. En 1868, le commandant du VIe corps d'armée s'installe dans son nouveau palais, élevé à proximité du Grand-Rond, le palais Niel. Son coût de construction a largement dépassé l'évaluation d'origine en raison de sa richesse d'ornementation3 : Victoire ailée décorant le fronton du pavillon central ou encore génie de la Guerre sur les consoles des balcons. A l'intérieur, le décor est lui aussi remarquable : mosaïque, escalier d'honneur, décor de stucs néo 18e dans les salons de réception…
Un programme de recherche associant les universités de Toulouse-Jean-Jaurès et Bordeaux-Montaigne ainsi que l'École Pratique des Hautes Études, s'intéresse de près à ce patrimoine mal connu. Cela est d'autant plus nécessaire que les édifices militaires, désertés depuis la fin de la conscription et les différentes réformes de l'institution, souvent situés à proximité des centres villes, attirent les convoitises. Au cœur d'enjeux de recomposition urbaine et de redynamisation des villes, ils sont réhabilités et reconvertis en vue d'accueillir de nouvelles fonctions : bâtiments administratifs, équipements culturels ou bien encore résidence hôtelière dotée d'une piscine sur le toit.

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1 N. Meynen, « 1881, Carte des environs de Toulouse levée en 1880 et 1881 par M. Perrossier, chef de b[ataill]on au 126e, ancien officier d'état-major, et publiée sous les auspices de M. le G[énér]al Appert, commandant le 17e corps d'armée », in Toulouse 1515-2015. Atlas de Toulouse ou la ville comme œuvre,  Rémi Papillault dir., 2015 , p. 138.
2 N. Marqué, « Une ville en (r)évolution(s) ? (1815-1848) », in Histoire de Toulouse et de la Métropole, Jean-Marc Olivier et Rémy Pech dir., Toulouse : Privat, p.513-524,  p. 521.
3 N. Meynen, op. cit., p. 138.

Incendie du Printemps rue d'Alsace-Lorraine, le 11 mars 1964. André Cros - Mairie de Toulouse, Archives municipales, 53Fi3181.

Feu le Printemps


juin 2020

Le 11 mars 1964, au centre de Toulouse, les pompiers luttent contre l'incendie qui ravage le grand magasin "Le Printemps". Ce dernier a pris la place de l'enseigne "Au Gaspillage" installé là depuis 1879, au moment où se développent les grands magasins. En effet, à partir de la fin des années 1870, les nouveaux aménagements urbains, s'inspirant des percées parisiennes, permettent de créer deux grands axes dans la ville, les rues d'Alsace-Lorraine et de Metz, le long desquels emménagent peu à peu les négoces les plus en vue. C'est l'opportunité pour les Toulousains d'accéder enfin au grand commerce de détail. Le premier d'entre eux est le magasin Lapersonne qui occupe pendant de longues décennies l'actuel bâtiment de Midica, place Esquirol.
A cette époque, la rue d'Alsace-Lorraine s'achève et offre de nouveaux écrins à ce type de commerce, véritable temple dédié à la consommation. Le plus marquant est sans nul doute le bâtiment situé au bout de la rue, palais de verre et de fer, dont l'intérieur se distingue par sa verrière monumentale et son grand escalier mêlant bois et ferronnerie de style Art nouveau. Inauguré en 1904 sous l'enseigne "Au Capitole", il fait une forte concurrence aux commerces déjà en place.

 

167. Toulouse. Rue d'Alsace-Lorraine : le grand magasin "Au Gaspillage". [Léon & Lévy] - Mairie de Toulouse, Archives municipales, 9Fi12.

"La Maison Universelle", dont les portes ont ouvert en 1875, présente une façade majestueuse face au square du Capitole. Son créateur, l'entrepreneur Antoine Labit, n'a pas lésiné sur les pilastres à chapiteaux, les rotondes d'angle et la sculpture monumentale !
A quelques mètres de là, "Au Gaspillage", construit selon les plans de l'architecte Jacques Jean Esquié se distinguait par le traitement de son angle couronné par un fronton et sur lequel se concentrait l'essentiel du décor : colonnes cannelées, chapiteaux, panneaux sculptés comme le laissent voir les cartes postales anciennes. Le bâtiment fragilisé par l'incendie est rapidement démoli puis remplacé par un immeuble contemporain signé par l'architecte toulousain Pierre Génard.

Usine de chaussures Nougayrol, usine nationale de construction aéronautique, aujourd'hui lycée professionnel Gabriel Péri. Phot. Gisclard, Philippe (c) Inventaire général Région Occitanie, 1996, IVR73_19963100708ZA.

Quand on a trouvé chaussure à son pied…


mai 2020

Le monde industriel toulousain du 19e siècle et du début du 20e siècle se caractérise par une multitude d'ateliers, de fabriques, de manufactures, employant une importante main-d'œuvre dispersée dans de très petites ou moyennes entreprises. Loin des grands empires sidérurgiques ou textiles du nord de la France, les nombreuses « micro-industries » de la capitale méridionale n'en participent pas moins au développement industriel dans des secteurs aussi divers que la chapellerie, la chemiserie, les chaussures, les décors en terre cuite ou les vitraux, les machines agricoles ou encore la carrosserie1, avant d'être éclipsées par l'industrie aéronautique en plein essor.
Débutée au milieu du 19e siècle, la production de chaussures connaît un fort développement à partir de 1914, grâce à la demande militaire engendrée par la première guerre mondiale. Sa croissance se poursuit après guerre : 1928, on compte une cinquantaine d'usines et d'ateliers employant 3500 ouvriers. Subissant de plein fouet la crise économique, ce secteur ne compte plus que 1300 ouvriers en 1937. En 1961, il restait tout de même 38 entreprises employant 1400 ouvriers2.
Lors de la première campagne d'inventaire, dans les années 1990, huit bâtiments ayant abrité une usine de chaussures ont été recensés. Les édifices qui subsistent, s'ils n'offrent pas de formule architecturale nouvelle, présentent néanmoins les caractéristiques de l'architecture industrielle de la fin du 19e et du début du 20e siècle : de larges baies vitrées laissent entrer la lumière dans de grands espaces intérieurs, soutenus par des charpentes métalliques et surmontés de toits en shed.Usine de chaussures Nougayrol, usine nationale de construction aéronautique, aujourd'hui lycée professionnel Gabriel Péri, détail des fenêtres sur la rue Bégué-David. Phot. Noé-Dufour, Annie (c) Inventaire général Région Occitanie, 1996, IVR73_19963100708ZA.
Dans le quartier du Busca la fabrique Nougayrol, construite en 1915, fonctionne jusqu'en 1936. Elle possède une architecture particulièrement soignée : deux niveaux de larges fenêtres à meneau central et de fenêtres à croisées, surmontés d'un étage de mirande, référence à l'architecture traditionnelle toulousaine. Après avoir hébergé des activités liées à l'aéronautique, ces bâtiments accueillent depuis 1965 le lycée professionnel Gabriel Péri. D'autres manufactures ont été transformées en logements : l'ancienne usine de confection et de chaussures dans le quartier Saint-Aubin offre sur la rue Vidal une façade qui rappelle sans conteste son passé industriel. L'héritage de la production de chaussures à Toulouse se cache là où on l'attend le moins. En 1995, un collectif d'artistes s'installe dans une ancienne usine de chaussures dans le quartier de la Patte-d'Oie, les établissements Pons, repris dans les années 1960 par Myrys en activité jusqu'au début des années 1990. L'association ainsi créée prend le nom de Mix'Art Myrys en souvenir de son premier lieu d'installation.
Ces petites fabriques, si elles n'ont pas le caractère monumental des grands représentants de l'architecture industrielle toulousaine, tels que la manufacture des tabacs ou le paquebot de l'usine Job des Sept-Deniers, ont fait la richesse de la vie économique toulousaine du 19e au début du 20e siècle. L'architecture de ces bâtiments, leurs concepteurs (architectes ou maçons ?), leurs modèles et leurs adaptations, ou encore leurs insertions dans le paysage urbain, sont encore à étudier de façon plus précise.

 

1. Jean-Marc Olivier, « Les patrons toulousains sous le Second Empire : médiocrité ou méconnaissance ? » dans Toulouse, une capitale méridionale : 20 siècles de vie urbaine, Actes du 58e congrès de la Fédération historique de Midi-Pyrénées (2008). Coll. Méridiennes, Toulouse 2009, p. 529-537, p. 531.

2. Jean Coppolani, Toulouse au 20e siècle, Toulouse, Privat, 1963, p. 213.

IVR73_20033100148NUCA : La fontaine de la place des Puits-Clos. Phot. Krispin, Laure, Ville de Toulouse ; Toulouse Métropole ; Inventaire général Région Occitanie, 2003, IVR73_20033100148NUCA.

Quand le puits clos devient fontaine


avril 2020

Selon l'historien Toulousain Jules Chalande (1854-1930), l'appellation "puits-clos", déjà présente au 14e siècle, viendrait d'anciens puits comblés. L'un d'eux se situait à l'angle de la petite rue Saint-Rome (actuelle rue Jules-Chalande) et de la rue Baronnie, au niveau actuel de la fontaine, place des Puits-clos.
La place dégagée dans la seconde moitié du 19e siècle, grâce à la démolition de deux maisons, présentait encore au début des années 1980 des murs pignons aveugles défigurés par des panneaux publicitaires.
La ville de Toulouse désireuse de mettre en valeur ce site fait appel à l'architecte des bâtimIRV73_20033100153NUCA : La fontaine de la place des Puits-Clos, détail de la statue. Phot. Krispin, Laure, Ville de Toulouse ; Toulouse Métropole ; Inventaire général Région Occitanie, 2003, IRV73_20033100153NUCA. ents de France, Bernard Calley, pour l'érection d'une fontaine. Ce dernier dessine un ensemble monumental occupant un mur entier. Les travaux sont achevés en octobre 1984.
L'idée de base qui préside à la conception de la fontaine est la réutilisation des colonnes du retable de la Dalbade datant du 18e siècle, récupérées après la chute du clocher de l'église dans la nuit du 11 avril 1926.
Monumentales, en marbre rose veiné de blanc, les quatre colonnes sont surmontées de chapiteaux corinthiens qui semblent supporter l'entablement et le fronton d'un temple grec. Elles se dressaient de part et d'autre d'une statue en bronze, aujourd'hui disparue. Il s'agissait d'un moulage de la sculpture en marbre de Pierre-Bernard Prouha (1822-1888) conservée au musée des Augustins représentant Psyché. A ses pieds, trois puits reçoivent l'eau distribuée par des déversoirs accolés au mur.
Cette réalisation postmoderniste s'inscrit dans un projet global d'embellissement de la ville et est à rapprocher d'une autre création de cet architecte réalisée dans ce cadre : la fontaine de la place Boulbonne.

Immeuble Bonzom, 19 rue Saint-Bernard, détail de la porte d'entrée. Phot. Friquart, Louise-Emmanuelle ; Krispin Laure. Toulouse Métropole ; Ville de Toulouse ; Inventaire général Région Occitanie, 2020. IVC31555_20203100007NUCA.

Edmond Pilette, un architecte au poil


mars 2020

Venu d'Armentières après des études à l'école des Beaux-Arts de Paris, l'architecte Edmond Pilette (1882-1979) s'installe à Toulouse au lendemain de la Première Guerre mondiale. L'essentiel de sa production, tournée principalement vers une clientèle privée, se fait entre les deux guerres. L'une de ses premières réalisations toulousaines, l'immeuble Bonzom, situé rue Saint-Bernard, se démarque dans cette rue composée dans sa première partie d'édifices de la fin du 19e siècle aux lignes encore très haussmanniennes. Il est construit en 1919-1920 grâce à une ossature de béton armé dont la trame est largement visible en façade et sur le dôme. Il utilise là un vocabulaire classique réinterprété grâce à des matériaux modernes. L’immeuble d’angle haussmannien se transforme : le béton vient remplacer la pierre des pilastres et l’ardoise de la toiture, dans une façade toute en courbes. Il s'agit là d'un des premiers édifices à Toulouse laissant le nouveau matériau apparent. Autre innovation dans cette ville de brique : celles choisies par Pilette ne sont pas en terre cuite, mais en ciment, matériau dont la production se développe à la fin du 19e siècle, mais d’utilisation peu courante dans la Ville rose. La porte de l’immeuble Bonzom est ornée d'un beau décor de mosaïque aux accents Art déco. La même inspiration préside à la réalisation de son agence rue d'Aubuisson (qui abrite également son appartement à l'étage) : même ossature en béton armé apparente, avec un remplissage de brique de ciment, mais ici le décor se rapproche de l'Art nouveau. On retrouve aussi les briques de ciment sur l’immeuble du 6 rue Peyrolières, à la façade Art déco animée par un bow-window.
Au Grand-Rond, Edmond Pilette est nommé mandataire du lotissement réalisé par M. de Gontaut-Biron, rassemblant les grands noms de l'architecture toulousaine de l'entre-deux-guerres. La menace de destruction de deux de ses réalisations, la maison Guignard et l'hôtel particulier Calestroupat, ont ému des associations de défense de l'architecture et ont conduit à l'inscription au titre des Monuments Historiques de l'ensemble du lotissement en 2018, reconnaissance officielle de ce patrimoine et de ses représentants toulousains : Edmond Pilette bien sûr, mais aussi les Gilet, Thuriès et autre Jean Valette.

La cathédrale Saint-Étienne depuis la place. Phot. Friquart, Louise-Emmanuelle ; Krispin Laure. Toulouse Métropole ; Ville de Toulouse ; Inventaire général Région Occitanie, 2012, IVC555_20123102510NUCA .

Voici venu le temps des cathédrales…


février 2020

Ces quelques paroles évoquent à tout le monde la célèbre chanson issue de la comédie musicale « Notre-Dame de Paris », dont le succès a été international. Mais si on parle de la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse, peu de gens en connaissent la singulière histoire.
La cathédrale Saint-Étienne résulte de plusieurs campagnes de construction qui s'étendent du 11e au 20e siècle. Un premier édifice roman est édifié à l'initiative de l'évêque Isarn, qui entreprend de réformer le chapitre de son église à partir de 1073. Des vestiges de ce bâtiment sont encore visibles au niveau de certains murs de la nef actuelle. Au début du 13e siècle, la cathédrale est rebâtie sur les fondations de l'ancienne : elle est large de 19 mètres et haute de 20 mètres. Seule la nef de cet édifice est encore conservée aujourd'hui. Elle est considérée comme le premier exemple du gothique méridional, qui prend toute son ampleur dans l'architecture de l'église des Jacobins.
Un demi-siècle plus tard, l'évêque Bertrand de l'Isle-Jourdain souhaite faire élever une nouvelle cathédrale qui doit rivaliser avec les grands édifices gothiques du nord de la France. Le plan de l'édifice conçu est très proche de la cathédrale de Narbonne, commencée peu avant. En 1272, la construction du chevet est commencée. Les travaux s'arrêtent à la hauteur du triforium (galerie supérieure) du chœur. Ce dernier est couvert d'une charpente provisoire dans l'attente de la poursuite des travaux.
Il faut attendre le 15e siècle pour que de nouveaux embellissements soient entrepris. Le portail de la façade occidentale, sous la rose, est orné de moulures portant un décor sculpté d'oiseaux, de feuillages de choux frisés, de dais destinés à recevoir des statues, aujourd'hui disparues. Au milieu du siècle, le chœur gothique est enfin raccordé à la nef romane.
En 1609, un incendie détruit la toiture du chœur de la cathédrale, qui n'était encore que la charpente provisoire. Des travaux de réfection sont entrepris sous la direction de l'architecte Pierre Levesville, qui fait élever à la hâte les voûtes d'ogives et leurs arcs-boutants.
Les dernières grandes modifications datent du 20e siècle, au moment où est édifié, par l'architecte en chef des Monuments Historiques, un portail monumental en pierre, sur la façade nord.
Bâtie par à-coups, en fonction des moyens financiers, des commanditaires et des maîtres d'œuvres, la cathédrale Saint-Étienne, avec son plan atypique du à son histoire est également un échantillonnage de dix siècles de styles artistiques dont la valeur a été reconnue par son classement au titre des monuments historiques dès 1864.

 

Élévation antérieure, étages. Phot. Krispin, Laure (c) Ville de Toulouse ; (c) Toulouse Métropole ; (c) Inventaire général Occitanie, IVC31555_20203100004NUCA, 2020.

« Eh bien ! Oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en se saisissant de la peau de chagrin »


janvier 2020

Le héros de Balzac voulait éprouver les « intempérances », les « joies qui tuent », « les douleurs qui font trop vivre ». Quand il s'aperçoit que la peau de chagrin exauce effectivement tous ses désirs, mais en contrepartie le conduit toujours plus vite vers la mort, il regrette d'avoir accepté un tel pouvoir.
Ce pacte avec le diable, le maître-tanneur Buc l'a t-il signé pour que sa maison en pan de bois soit toujours debout plus de 200 ans après avoir été construite ? Et ce, malgré les interdictions répétées des capitouls ? En effet, Toulouse connut de nombreux incendies.  L'Élévation antérieure. Phot. Krispin, Laure (c) Ville de Toulouse ; (c) Toulouse Métropole ; (c) Inventaire général Occitanie, IVC31555_20203100002NUCA, 2020. un des plus violents, en 1463, a brûlé plus des deux tiers de la cité, les nombreuses maisons en bois et en torchis faisant un combustible de choix. Les capitouls essayent alors de contrôler les nouvelles constructions et en 1555, les Toulousains se voient obligés de reconstruire en bonne maçonnerie de brique ; prescriptions reprises au 17e siècle, mais en réalité peu appliquées à l'exception des murs mitoyens. En 1744, un arrêt du conseil insiste une nouvelle fois sur l'utilisation de la brique. Puis en 1769, l'ordonnance générale de voirie interdit toute construction en pan de bois. Pourtant l'ingénieur de la ville, Philippe Hardy, en passant rue des Blanchers le 9 mai 1774, s'aperçoit qu'on a construit tout récemment la façade d'une maison en corondage et massecanat (c'est-à-dire en colombage avec un remplissage de brique). Hardy dresse aussitôt un procès-verbal qui aboutit à la condamnation des contrevenants : le maître-tanneur Buc, propriétaire, et les sieurs Taillefer, charpentier, et Mouynet, maçon, sont condamnés, le premier à détruire le mur de façade et à le reconstruire en bonne brique, les seconds à 100 livres d'amende.
Cependant, la rue des Blanchers fait partie du projet d'aménagement des quais alors conduit par la province du Languedoc. Les capitouls décident donc de renvoyer l'affaire devant cette administration. Il s'agit là d'une entreprise d'urbanisme d'envergure, comprenant des quais bordés de façades uniformes, deux ports et un canal de liaison. L'ingénieur de la province, Joseph-Marie de Saget, prévoit dans ce cadre l'alignement de la rue des Blanchers et, partant, le recul des maisons permettant d'agrandir et d'aérer la rue. Le manque de fonds et les problèmes d'acquisition des maisons à démolir et à reconstruire, se heurtant souvent à l'opposition des habitants, font traîner le chantier. Après les troubles de la Révolution, les travaux ne reprennent qu'a minima. De cette grande opération d'« embellissement » nous restent tout de même les quais de la rive droite de la Garonne, une partie des façades uniformes qui les longent, le canal de Brienne, le port Saint-Pierre et le port de la Daurade, qui viennent de faire l'objet d'une grande rénovation sous la direction  de l'urbaniste catalan Joan Busquets.  
On ne sait comment le maître-tanneur a fini sa vie, peut-être très heureux, entouré de ses enfants et petits-enfants, ayant bénéficié des lenteurs administratives et des désordres de la Révolution, et ainsi n'ayant eu ni à détruire ni à reculer la façade de sa maison. Ce qui est sûr en revanche, c'est que le héros de La peau de chagrin, après avoir tenté d'anesthésier ses sens, d'abord en se cachant au sein de la plus perdue des contrées d'Auvergne, puis au moyen des vapeurs d'opium, ne peut résister à la vue de sa bien-aimée et finit par mourir de désir.