Arcanes, la lettre


Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archives ou de ressources en ligne. Ainsi, des thèmes aussi variés que la mode, la chanson, le cinéma, le feu sont abordés...

THÈME / T'AIME


septembre 2022

DANS LES ARCANES DE


Portrait en buste de profil de Jane-Rachel Dieulafoy, née Magre, archéologue, femme de lettres, épouse de Marcel-Auguste Dieulafoy. Eugène Pirou - Mairie de Toulouse, Archives municipales, 1Fi5803.

Pour l'amour... du risque


septembre 2022
Jonathan et Jennifer ont bel et bien existé. Et, comme toutes les stars dont la banale Amérique s’inspire, ils sont toulousains.
Galanterie oblige – et malgré que la féministe héroïne en eût –, commençons par Jennifer. Elle porte bien un prénom commençant par J. Élevée au couvent bien avant de l’être au grade de chevalier de la Légion d’honneur, le brillantissime tempérament troque, à l’âge de 18 ans, la foi en Dieu pour un Dieulafoy. Vous l’avez reconnue : c’est Jane.
Venons-en à Tarzan, le polytechnicien. Autant elle s'appelle Jane et porte des pantalons, autant il s'est vu disputer la culotte. Le marcel lui restant visiblement incontesté, il en fit son prénom : c’est ainsi que nous le nommerons.
D’ailleurs, enfilez le vôtre, car c’est dans les chaleurs de la Perse que se déroule l’intrigue de ce couple pour le moins… intrigant. Ces passionnés d’orientalisme, après bien des péripéties, et par le truchement du médecin Tholozan (mais puisqu’on vous dit bien que toutes les stars viennent de chez nous ?), obtiennent en 1881, par la griffe du Shah d’Iran, l’autorisation de fouiller notamment le site de Suse, qui fera leur renommée scientifique. Mais, loin de s’en friser les moustaches, le Shah leur reprochera d’y avoir un peu trop mis leur patte en emportant les trésors en France.
Curieux destin que celui de ces Bonnie & Clyde de l’orientalisme, et figures engagées du patriotisme : leur passé d’archéologues révolu, les affaires reprendront bon train, avec un Marcel nommé responsable du contrôle des chemins de fer du Midi, et une Jane, toujours aussi culottée, recyclée en écrivain-conférencière à succès, artiste, cofondatrice d’un prix Femina qui ferait passer l’académie Goncourt pour une piètre… pantalonnade. La ville de Toulouse a rendu hommage aux deux époux en 1937 en attribuant leur nom à une rue. Pompertuzat, dont Marcel fut maire et où Jane repose depuis 1916, a attribué sa rue principale à Jane, dont le nom – fait exceptionnel pour une femme – orne le fronton du monument aux morts.
J’allais oublier : Jane et Marcel se sont connus en 1869, année… qui préfigurait d’un siècle celle d’un autre couple sulfureux. Je n’en sais plus les noms, mais ils ont forcément une consonance toulousaine.

ZOOM SUR


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Rédaction du journal Vaincre, 1944-1945, Photographie N&B, 17 x 13 cm, Jean Dieuzaide, Mairie de Toulouse, Archives municipales, 1Fi2231.

Fort en Thème


septembre 2022
Qui d’entre nous peut bien se vanter d’être un brillant « fort en thème » ? Élève assidu et étudiant très certainement exemplaire, Jean-Pierre Vernant fait bien partie de ces quelques rares érudits au parcours particulièrement fascinant. Né en 1914 dans une ville de région parisienne, Provins, il fréquente pour ses études les couloirs des lycées Carnot et Louis-le-Grand, puis ceux de la Sorbonne. Tout comme son grand frère Jacques, et seulement quelques années après lui, en 1937, il est reçu premier à l’agrégation de philosophie. Penseur pluridisciplinaire, mêlant à la fois l’histoire, l’anthropologie ou la psychologie, c’est pour la pensée et les mythes de la Grèce antique qu’il se passionne. Il devient d’ailleurs une des figures majeures de l’hellénisme moderne. Passeur de savoirs, tout au long de sa carrière, il enseignera dans de nombreuses institutions prestigieuses : au CNRS, à l’Ecole pratique des Hautes-Études, ou encore au Collège de France.
Si son nom ne vous dit rien, et si vous êtes féru d’histoire plus contemporaine, peut-être connaissez-vous l’homme sous une toute autre identité. Universitaire et professeur talentueux, il s'illustre aussi au travers de ses engagements politiques. C'est sous le pseudonyme de "colonel Berthier" que ce fort en thème se mêle à l’histoire de Toulouse lors de l’invasion des forces allemandes dans la zone sud. Depuis 1940, il est professeur de philosophie lycée Pierre-de-Fermat, et c’est là qu’il s’engage dans une lutte clandestine au sein de la Résistance. Il rejoint le mouvement Libération-Sud et devient responsable de l’Armée secrète dans le département. Devenu par la suite commandant des Forces Françaises de l’intérieur de Haute-Garonne, il œuvre avec ses compagnons à la libération de Toulouse, le 19 août 1944, sous les ordres du colonel Serge Ravanel.
En cherchant dans nos fonds, il vous sera possible de retrouver quelques photographies du dit personnage au curriculum vitae bien fourni (comme ici, , ou encore là). En grande majorité, elles sont prises par Jean Dieuzaide. Sur l’image illustrant ce billet, on le reconnaît à gauche de l’image, en pleine discussion avec un autre homme, devant eux sont disposés des caractères d’imprimerie en plomb pour la composition d’un journal. Prise dans les années 1944-1945, ils se trouvent au 57 rue de Bayard. A cette époque, cette adresse abritait les locaux du journal Vaincre, hebdomadaire publié de 1944 à 1945. En fouillant dans l’œuvre du même artiste, il vous est aussi possible de découvrir certains de ses reportages et images iconiques sur la Libération de Toulouse.

DANS LES FONDS DE


[alpages, labourage et pâturages…], le temps des labours dans les Pyrénées. Cliché Atelier Municipal de Photographie, 1975. Mairie de Toulouse, Archives municipales, 2Fi 5552

Thème ou version ?


septembre 2022

Rassurez-vous, nous n'allons pas réveiller de vieux souvenirs douloureux de ce temps révolu sur les bancs rugueux de l'école, alors que nous faisions nos humanités. Il ne sera nullement question de thème ou de version latine – voire encore d'autres langues pour ceux qui n'ont pas eu le bonheur de s'arracher les cheveux sur du Virgile dans le texte.
Notre thème de septembre reste inchangé par rapport à celui de juillet : tout l'été, nous avons couru la campagne toulousaine (enfin, les archives y relatives) afin de pouvoir vous présenter le premier volet du chantier actuel lié à l'agriculture agricole. Voici donc Champs troubles, dont la première version est en ligne depuis quelques heures à peine.
Élevage et pâturage, cultures et maraîchages retrouvent le premier plan. Les humbles métayers, bordiers, solatiers, estachants, pâtres, laboureurs et autres brassiers y sont à l'honneur ; mais on y retrouve aussi des noms connus : ceux de propriétaires de domaines qui, quelquefois, ont légué leurs noms à des rues ou des quartiers.
"Merci Cerise", "Albus tiré comme un lapin", "Busca d’Amours", "Oignons frits et ail fumé", "Animal carnage", "Trois sacs de coque" ou encore "Effeuillage…", voilà quelques-unes des procédures criminelles, petites ou grandes, qui permettent en un clic de se mettre au vert et découvrir certains aspects d'une Toulouse au 18e siècle, une Toulouse rurale, longtemps ignorée, voire boudée.
Évidemment, à l'image de Meurtres à la carte1, la carte interactive de Champs troubles ne va cesser de s'enrichir au gré des affaires de justice aux champs qui abondent2. Certaines restent encore malheureusement en jachère car le plus difficile est de localiser avec précision le lieu exact des faits avec trois siècles de retard3.
Nous vous laissons maintenant vous évader avec Champs troubles. Sautez donc sans crainte haies et fossés, piétinez et foulez les pâtures et les champs : il n'y a désormais plus aucun risque à prendre la clef des champs.

Et comme un champ peut en cacher un autre, nous n'avons pas fini de battre la campagne toulousaine puisque Toulouse aux champs, est un autre vaste chantier d'Urbanhist. Là, on s'intéresse plus particulièrement à la vie (et à la mort) des domaines et métairies depuis leur première trace dans nos archives jusqu'à leur démembrement au cours des âges – et quelquefois leur persistance actuelle. Cette future couche thématique d'Urbanhist a d'abord été pensée afin que les chercheurs (quels qu'ils soient, il n'y a pas d'appellation contrôlée) se l'approprient et en utilisent le cadre pour le nourrir de leurs données ; pour ensuite restituer les résultats de ces travaux et les rendre publics en ligne. La première version de Toulouse aux champs est prévue pour Noël.

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1- Rappelons que Meurtres à la carte se module aussi sous la forme d'ateliers participatifs chaque premier samedi du mois ; celui du 3 septembre (en anglais s'il vous plaît) a donné lieu à "Ivre-mort pour l'éternité" ; celui du 1er octobre est ouvert aux inscriptions.
2- L'atelier du samedi 5 novembre sera dédié à Champs troubles, et entraînera les participants dans les champs de millet et à la métairie du domaine de Glassier (où déjà deux points sont présents) au travers de plusieurs courtes affaires, dont l'une d'entre elle donnera lieu à une course-poursuite à faire perdre haleine.
3- À ce sujet, si quelqu'un pouvait nous indiquer où se trouvait le domaine de la comtesse d'Esparbès à la fin du 18e siècle (vers Cagueloule certes, mais où précisément ?), cela nous serait d'une aide très appréciable.

LES COULISSES


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Association des archivistes français, Gazette des archives, n° 97, 1977.

Toujours le même thème ?


septembre 2022

Que conservez-vous sur le thème de… Stop ! Les archives ne sont pas classées par thème. Contrairement aux Musées ou aux Bibliothèques qui conservent des collections, les services d’archives conservent des fonds. Les fonds sont des ensembles de documents qu’une personne physique ou morale a produits ou reçus dans l’exercice de son activité, tandis que les collections sont la réunion artificielle de documents en fonction de critères établis par l’organisme chargé de les conserver.
Le classement opéré par les archivistes est guidé par le principe du respect du fonds, c’est-à-dire le respect de la provenance, de l’intégrité, et parfois même de l’ordre originel des documents. Ainsi, il ne viendrait pas à l’idée d’un archiviste de rassembler des documents produits par une personne privée, un service de la Ville et un service de la Métropole au prétexte qu’ils traitent d’un même sujet. Avant même de s’intéresser au contenu d’un document, les archivistes étudient son contexte de production : que faisait le producteur du document lorsqu’il l’a produit, reçu ou classé ? Quelle action a conduit à la création du document ? 
C’est grâce au contexte de production que l’archiviste peut déterminer la valeur d’un document et en proposer une description fiable. Pour reprendre l’exemple donné par le Piaf (portail international d’archivistique francophone), un état des récoltes sera interprété différemment selon qu’il vient : du fonds de l’exploitation agricole elle-même (on peut penser qu’il est exact puisqu’il s’agit des archives de gestion de l’exploitation), d’un fonds d’administration fiscale (il y a de fortes possibilités qu’il ait été sous-estimé pour payer moins d’impôts ou même obtenir un dégrèvement), d’un dossier judiciaire issu d’un contentieux (par exemple entre propriétaire et métayer : il pourra avoir été surestimé ou sous-estimé selon la partie concernée).
Les archives sont la documentation pour la recherche historique. Sans documents d’archives fiables, l’histoire reposerait sur des affabulations. L’archiviste doit donc préserver les éléments qui permettront au chercheur d’analyser un document sans faire de conjectures.
Alors, lorsque vous viendrez aux archives et que vous demanderez à consulter des documents sur les pistes cyclables à Toulouse entre 1976 et 1981, l’archiviste qui vous accueillera ne saisira pas l’occurrence « pistes cyclables » dans la base de données. Il cherchera à savoir quel service de la Ville avait la responsabilité des pistes cyclables puis consultera les fonds de ce service et vous proposera ensuite des archives à dépouiller. 

Le « respect des fonds » en archivistique : principes théoriques et problèmes pratiques, La Gazette des archives, n°97, 1977. - Persée (persee.fr)

DANS MA RUE


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Elévation sur la place Esquirol, détail. Photo. Louise-Emmanuelle Friquart, @ Toulouse Métropole, 2020

J’aime un peu, beaucoup, passionnément… pas du tout !


septembre 2022
Qui, durant l’enfance, n’a jamais effeuillé une pâquerette en scandant ces quelques mots pour avoir une réponse facile et immédiate face à un doute ? C’est parfois ce qu’on pourrait encore avoir envie de faire devant certains bâtiments à l’architecture contemporaine, qui surprennent, mais dont on ne sait pas quoi penser !  Elévation sur la place de la Trinité. Photo. Louise-Emmanuelle Friquart, @ Toulouse Métropole, 2020Souvent, prendre le temps de s’arrêter, de regarder les volumes, les matériaux ou les couleurs utilisés, affine ce premier ressenti.
Ouvrant sur les places Esquirol et de la Trinité, l’édifice connu par les Toulousains sous le nom de « magasin Perry » est un bon exemple de ce type de questionnement : j’aime ou je n’aime pas ? Si, au 1er coup d’œil, il peut paraître incongru dans son environnement, avec un peu d’observation on s’aperçoit que les dissemblances entre le bâti contemporain et les immeubles anciens s’estompent et que des liens se tissent entre eux. 
Construit en 1965 sur les plans de l'architecte Bernard Bachelot, il offre au regard des façades roses grâce à un placage de marbre de Vérone. Pour éviter toute monotonie, l’architecte a joué sur le traitement du matériau en juxtaposant des plaques lisses et des plaques striées, créant ainsi de la matière comme peut l’être le contraste entre l’enduit et la brique apparente. Cet effet est renforcé par les aspects poli et texturé du marbre qui ne réfléchissent pas la lumière de la même façon. 
Par ailleurs, l’architecte a adapté chaque façade au gabarit général des bâtiments environnant côté Esquirol et Trinité. Se développant sur trois niveaux de magasin et trois niveaux de bureaux, Bachelot a créé deux élévations différentes. Pour s’aligner avec les édifices mitoyens place Esquirol, il a dissimulé le dernier étage en le disposant en retrait, le rendant peu visible depuis la rue. De même, il a composé une façade symétrique place Esquirol et une autre, place de Trinité, où la dissymétrie prime pour conserver les rythmes déjà existants.
Cet immeuble, labélisé « architecture contemporaine remarquable » en 2016, puis protégé au titre des monuments historiques trois ans plus tard, mérite bien toute notre attention ! 

SOUS LES PAVÉS


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Extraits des plombs inscrits de Vindrac (81) et de Tabariane (09), infographie Marc Comelongue. Direction du Patrimoine, Toulouse Métropole.

Ne t'aime, Anathème


septembre 2022
Si vous n’aimez pas quelqu’un, vous pouvez tenter l’anathème. Et si vous croyez à l’existence de forces occultes, vous pouvez demander leur aide en leur envoyant un message comprenant le nom de l’individu à cibler et la liste des malheurs à lui infliger (et éventuellement son adresse, ça ira plus vite). Pendant l’Antiquité et le haut Moyen Âge, ces malédictions étaient souvent gravées sur une feuille de plomb. Mais comment faire passer ces suppliques aux entités diaboliques chargées de les exécuter ? Il fallait trouver un coursier qui se rendait de « l’autre côté », autrement dit un mort que l’on enterrait. C’est pourquoi on retrouve ces artefacts dans des tombes, de personnes qui, d’ailleurs, n’avaient pas spécialement un lien avec les protagonistes de la damnation. Les archéologues en découvrent néanmoins rarement. Les raisons principales sont que ces feuilles de plomb sont très petites, repliées en rouleau et souvent en mauvais état, prenant l’aspect d’un objet assez insignifiant, déchet de métal ou galet désagrégé, qui peut facilement passer inaperçu.
Dans notre région, deux découvertes relativement récentes sont à signaler : l’une dans la nécropole alto-médiévale de Vindrac dans le Tarn, l’autre dans le cimetière mérovingien de Tabariane dans l’Ariège. Et elles sont passées ensuite par Toulouse, dans le laboratoire de restauration Materia Viva. Une fois déroulées, les feuilles ont bien dévoilé une inscription. Mais, comme vous pouvez le voir dans l’image ci-jointe, elles sont restées indéchiffrables, ce qui est souvent le cas, même si on peut deviner qu’elles sont « écrites » en minuscule latine. On peut subodorer que le sorcier chargé de les rédiger ne devait pas plus savoir écrire que le demandeur ne devait savoir lire. C’est le geste qui compte, me direz-vous. Sauf que l’on peut s’interroger sur leur efficacité : les démons n’ont sûrement pas compris ce que l’on leur demandait… De plus, ont-ils vraiment lu ces messages ? Comme ils ont été retrouvés encore enroulés, on peut en douter.

EN LIGNE


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Cadastre du capitoulat de Saint-Étienne, ville. 1680-1690. Trente-quatrième moulon. - Mairie de Toulouse, Archives municipales, CC126/34 (vue 33).

Totem


septembre 2022
Les archivistes sont des gens à part : ils aiment trier, ranger, éliminer ; ils savent organiser des courses de chariots ou des concours de montage de boîtes ; et ils peuvent passer des heures à réfléchir sur la pertinence d’un mot-clé ou la complexité d’une arborescence. Ce sont de drôles de « zèbres », qui se reconnaissent entre eux, se réunissent en groupes et sections, et se retrouvent tous les trois ans aux quatre coins du pays, pour partager leurs expériences et apprendre des grands sages... Bref, ils constituent une véritable tribu.

Ne leur manque donc plus qu’un animal-totem, pour affirmer à la face du monde leur identité profonde, un peu comme le lion des Gryffondors. Et c’est là le hic. Quel animal choisir ? Ce ne peut décemment pas être un rongeur ou un insecte xylophage, il y aurait conflit d’intérêt…

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le cadastre toulousain de 1680 peut, dans ces circonstances, être une source d’inspiration. Avec un peu d’imagination, et à la manière des formes reconnues dans les nuages, certains moulons du capitoulat de Saint-Étienne évoquent des animaux totémiques, plus ou moins prestigieux… Je vous propose donc pêle-mêle le cachalot, la tête d’oiseau, le hérisson, et mon préféré : l’ éléphant (qui non seulement en impose, mais a également une bonne mémoire ☺). À votre tour maintenant de choisir le vôtre !