L'image du moi(s)


Chaque mois, petit billet d'humeur et d'humour à partir d'images conservées aux Archives. Forcément décalé !
Concours d’œufs de Pâques, 15 avril 1968, Moulin de la Plâtrière à Revel (Haute-Garonne), positif couleur, 2,4 x 3,6 cm. Jean-Paul Escalettes – Mairie de Toulouse, Archives municipales, 42Fi3452

avril 2021


Peint comme un œuf

Enfant, j’assommais mes parents de questions et dès fin mars je faisais une fixette sur Pâques. J’avais essayé de reconstituer une trame directrice en réunissant les pièces éparses du puzzle pascal. Il y avait d’abord l’histoire de Jésus : le dernier repas avec les douze apôtres, la mort sur la croix entre les deux larrons, et, trois jours plus tard, le tombeau vide, la Résurrection. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’agissait pas d’une histoire banale, du style qui pouvait arriver à un copain de classe. Mais admettons.
 
Admettons qu'à plusieurs milliers de kilomètres de là, une bande de lièvres ait eu vent de l'affaire. Ne me demandez pas comment. Ils se disent donc que pour marquer le coup, ils vont dissimuler des œufs dans la campagne. Pourquoi des œufs ? Mais ça dénote un vrai esprit de générosité chez ces animaux. Et d'ailleurs, dans le même coin, une escadrille de cloches volantes (????) un peu désœuvrée s'inspire des prodigues lagomorphes et dissémine les mêmes petits cadeaux ovoïdes dans tout le pays. Au minimum, cela soulève des interrogations, et pas que pour un garçon de huit ans.
 
Finalement arrivait le jour de la délivrance où, trop occupé à me goinfrer de chocolat, j’arrêtais mon enquête. Ce jour-là, j’atteignais une sorte de plénitude, surtout physique, qui finissait souvent en crise de foie. C’était aussi le cas de nombre des convives du repas pascal. Plus les minutes passaient, plus les verres se remplissaient et plus le volume sonore augmentait. Les agapes étaient ponctuées par une déclamation répétée à l'envi par un de mes oncles qui mangeait un curé tout cru le matin au petit déjeuner : « Et il ressuscita le troisième jour ! ». Et on se levait difficilement de table vers dix-sept heures. Certains mettaient plus de trois jours à s’en remettre.

Photo du groupe de musique Jezebel Rock, 1977-1979, photographie N&B, 12,9 x 17,8 cm. Mairie de Toulouse, Archives municipales, 1Fi 10611.

mars 2021


Rock on mars
« Rockeur-agriculteur ». Il paraît que, jeune adolescent, j’avais donné cette réponse à une conseillère d’orientation qui me demandait ce que je voulais faire plus tard. Personnellement, je n’en ai aucun souvenir. En revanche, je me souviens que ce souhait singulier m’a souvent été rappelé de façon peu charitable, voire carrément moqueuse. C’est embêtant de se faire charrier pour un événement qu’on a oublié. Je me suis même demandé s’il avait réellement eu lieu.
Une chose est sûre : il y avait bien des séances de sensibilisation à l’orientation professionnelle au collège. Dans un capharnaüm dantesque, la conseillère essayait en vain de nous projeter vers un futur qui nous semblait bien lointain. Et les pseudo-rebelles que nous étions ne manquaient pas de se lancer dans des déclarations intempestives. Toutefois, « rockeur-agriculteur », ça semblait sortir de nulle part. Dans les années 1980, les premiers étaient synonymes de « cool », les seconds de « plouc ». A l’époque, je ne savais pas encore que le rock’n’roll étaient né chez les péquenots du sud des Etats-Unis. Il fallait donc chercher  ailleurs.
Et puis, ça m’est revenu. C’était dans le village de mon grand-père. Il y a quarante ans, la région entière était un océan de vignes, peuplé par ceux que les gens des montagnes tarnaises appelaient les Paybassols. Il y avait ce métayer, dont la famille avait traversé les Pyrénées, qui était affecté d’un bégaiement d’anthologie. Sa sœur disait qu’il était né de la rencontre d’un dialecte catalano-occitano-français et d’un instituteur sadique. Les conversations étaient souvent éprouvantes, et les parties de cartes frisaient le pagnolesque. Cependant, une fois par semaine, il enfilait un costume, coiffait une perruque, et montait sur scène pour s’asseoir derrière sa batterie et chanter dans son groupe qui tournait sur la côte. Evidemment, il le faisait sans bégayer, et cette transfiguration était incroyable.
Pour la petite histoire, le guitariste Marc Police, qui a œuvré au sein du groupe de rockabilly toulousain Jezebel Rock de 1979 à 1983, souffrait aussi de bégaiement. Cela ne l’a pas empêché de devenir le guitar-hero de la surf-music française, et peut-être plus encore s’il n’avait disparu tragiquement au début des années 1990.
Photographie de la lune réalisée à l’équatoriale photographique, 1890-1908, tirage collé sur carton, 25 x 25 cm. Louis Montangerand – Mairie de Toulouse, Archives municipales, 72Fi nc

février 2021


Février, frai ou vaux

Il y a deux décennies environ, le professeur Theodor Pfannkuchen provoquait une déflagration dans le petit monde de la galette de sarrasin. Après une rocambolesque recherche, il avait fini par découvrir un enregistrement, réputé perdu, réalisé par le médium Edouard Crespi à la fin du 19e siècle. Ainsi, sur un cylindre de cire, soigneusement rangé au fond d’une sacoche en cuir, avait été gravée, par le truchement d’un gramophone, une déclamation du spirite prononcée lors d’une séance de transe.

Alors que les exégètes les plus versés dans les sciences du surnaturel s’interrogeaient sur la signification de ces étranges imprécations, le digne professeur d’Outre-Rhin surprit son monde en affirmant qu’il n’était ici question que de crêpes. L’interprétation qu’il en donna, faisant appel tant à la linguistique la plus fine qu’à l’ésotérisme le plus échevelé, à l’astronomie qu’à l’astrologie, ne convainquit pas ses pairs. Et, pour tout dire, personne n’y comprit rien. On ne retint de ces élucubrations qu’une sentence qui amusa les uns et désespéra les autres : « La lune est plate comme une crêpe ».

Cependant, quelques mois plus tard, Herr Professor décédait dans des circonstances mystérieuses. Alors qu’il prenait son petit déjeuner, un morceau de pancake se coinça dans sa gorge, provoquant l’étouffement du pauvre savant. Il n’en fallut pas plus à certains pour y voir la main du complexe agroalimentaire farino-lacté.

Qu’avait donc découvert le chercheur allemand qui puisse autant déranger ? Difficile à dire, car toutes ses recherches ont disparu avec lui ; comme s’il n’avait jamais existé…

 

Promeneurs à l’arrêt sur un chemin, années 1880-1890, négatif verre N&B, 18 x 13 cm, (détail), Eugène Trutat – 51Fi325

janvier 2021


Étrennes les pieds

Est-il vraiment envisageable d’entrer dans cette nouvelle année d’un pas décidé ? Pour ma part, je suis un peu hésitant. Et ce n’est pas seulement à cause du réveillon du premier de l’an que j’ai du coton dans les jambes. On a beau se dire que les jours à venir seront forcément meilleurs, le doute persiste. Car si le mieux est souvent possible, « le pire est toujours certain ». Merci Murphy.
Donc, avant d’arpenter un nouveau chemin, c’est le moment rituel de faire le point sur le parcours déjà accompli. Force est de constater qu’il n’est pas bien long pour les 365 derniers jours. Merci le confinement. Mais comme disait ma grand-mère « à chaque chose malheur est bon ». Nous avons au moins appris à revenir aux choses essentielles : un canapé, une télévision…
Finalement pour commencer en douceur, ne devrions-nous pas suivre les préceptes d’un célèbre poète toulousain de la fin du 20e siècle ? « Je mets un pied devant l’autre. Sans penser à demain. Je mets un pied devant l’autre. Sans regarder plus loin ». D’aucuns diront que c’est le meilleur moyen de se prendre une gamelle. Ce n’est pas faux. Mais c’est aussi celui qui vous entraîne dans une jolie promenade où il fait bon lambiner.